Le Festival du film francophone de Namur, qui s'est ouvert vendredi soir, avec la projection en avant-première du film "Les Barons" de Nabil Ben Yadir, permet de constater, une nouvelle fois, la bonne santé du cinéma francophone belge, en particulier wallon. Grâce à la mise en place parallèle du tax shelter, incitant fiscal fédéral, et de Wallimage, fonds wallon d'investissement dans l'audiovisuel et le cinéma, les producteurs ont pu accompagner la dynamique des cinéastes, des techniciens et des entrepreneurs locaux, tout en attirant en Wallonie des projets étrangers parfois ambitieux. L'arrivée récente de Bruxellimage, qui travaille main dans la main avec Wallimage, est venue renforcer un dispositif où le Centre du cinéma et de l'audiovisuel de la Communauté française occupe une place non négligeable. Philippe Reynaert, directeur de Wallimage, se réjouit d'ailleurs de "la symétrie entre les coalitions gouvernementales en Wallonie, à Bruxelles et à la Communauté française : cela permet d'appuyer cet effort de rationalisation" .

Tout est-il rose pour autant au pays des fabricants de rêve ? Non, car la crise est passée par là et certains de ses effets se font ressentir. Le producteur Sylvain Goldberg (Nexus Production) nous confiait, la semaine dernière, au Forum Cartoon : "Les financements sont plus difficiles que jamais dans le contexte actuel. Mais, nuance-t-il aussitôt, les bons projets trouvent toujours preneurs et investisseurs." Philippe Reynaert, plutôt porté habituellement à regarder le verre à moitié plein, confirme que "la conjoncture reste difficile" . Dans le secteur audiovisuel, le carnet de commandes des entreprises techniques dépend du volume des productions, dont la mise en place peut être longue. En Europe, et en Belgique plus particulièrement, il faut toujours composer avec des partenaires extérieurs, comme le rappelle Marc Umé, de Digital Graphics, société d'effets spéciaux et d'animation : "Il n'existe pas un film qui ne soit pas une coproduction transnationale. La répartition des postes techniques dépend donc de la répartition de l'argent. Si le producteur belge ou wallon n'a pas trouvé l'argent requis sur son territoire, on peut perdre un marché sur lequel on comptait." Or, constate Philippe Reynaert, "il suffit qu'un ou deux gros contrats tombent à l'eau pour qu'une entreprise se retrouve en difficulté. C'est la preuve que le secteur reste fragile".

"L'effet (de la crise) est énorme , commente, pour sa part, Laurent Simon, administrateur de CoToon, studio liégeois d'animation qui emploie une cinquantaine de personnes. La production cinématographique est comme la promotion immobilière : on va voir les banques pour couvrir les gaps d'investissement en attendant la réalisation du projet. Mais dès lors que les banques ne couvrent que des gaps de plus en plus petits, les délais de mise en production sont plus longs - ce qui pour nous signifie un report de fabrication." Actif aussi dans la réalisation de séries d'animation pour la télé, Laurent Simon a, là aussi, noté un contrecoup : "Les contenus jeunesse ont pour coproducteur principal les chaînes de télévision. Si le marché publicitaire est en régression, les coproductions baissent aussi..." La suppression brutale de la publicité sur France Télévisions, partenaire régulier sur des productions réalisées en Belgique, a renforcé l'effet de tassement.

Même XDC, leader européen dans l'équipement numérique des salles de cinéma, a ressenti "un ralentissement très sérieux" dans le rythme de conversion des salles au numérique, pourtant inéluctable. "C'est un marché qui repose sur le financement des équipements, donc le crédit. Nous avons, par exemple, mis quinze mois à finaliser un accord de crédit avec BNP Paribas Fortis" , précise Serge Plasch, administrateur délégué de XDC. "Dans le doublage, on a senti une crise de production pendant six mois, un vrai ralentissement, témoigne, pour sa part, Etienne Dontaine du pôle image et son Station 6 (Genval) . Mais là, c'est reparti, on est overbooké, on rattrape vraisemblablement le retard pris durant cette période."

Chacun espère que le plus dur est passé - et rien n'exclut encore que certains acteurs auront plus douloureusement souffert que d'autres. Reste aussi l'inconnue du tax shelter : l'incitant fiscal, qui permet à une société privée de déduire 150 % du montant des bénéfices qu'elle investit dans l'audiovisuel ou le cinéma belge, a encore permis de réunir des sommes conséquentes en 2009 (lire ci-dessous). Mais qu'en sera-t-il en 2010, où les montants investis dépendront de l'exercice fiscal 2009 ? Dans l'expectative, Philippe Reynaert avertit que "le moment est venu de se serrer les coudes et de faire preuve de professionnalisme" . Et jette une piste sur la table : "Pour le tax shelter, le moment est peut-être venu de repenser à un outil comme un fonds de garantie privé/public, comme l'IFCIC français (Institut pour le financement du cinéma et des industries culturelles) (1) . Aujourd'hui, certains investissements tax shelter belges doivent être garantis en France par Natexis Coficiné ou Cofiloisirs, établissements de crédit spécialisés dans le financement audiovisuel, qui s'appuient sur les garanties de l'IFCIC. On gagnerait du temps et de l'argent en ayant un tel organisme en Belgique. Si on veut consolider l'effort et traverser la crise, ce serait bienvenu." Voilà un bon sujet de discussion entre professionnels et politiques dans les travées du Festival de Namur.

L'IFCIC est un fonds de garantie financière pour le cinéma et l'audiovisuel, détenu à 49 % par l'Etat, le groupe OSEO et la Caisse des dépôts et, pour le reste, par un actionnariat privé rassemblant la quasi-totalité des banques françaises.

Lire aussi notre dossier sur les industries wallonnes du cinéma dans "La Libre Entreprise".

© La Libre Belgique 2009