Entretien Pierre Loppe

Christophe de Margerie, PDG de Total était mardi soir l’invité des Grandes Conférences catholiques. Nous l’avons rencontré.

Le pétrole flambe sur les marchés. Pensez-vous pour autant que l’on va retrouver les niveaux records de 2008 ?

C’est toujours la même chose : il y a le prix du baril et celui à la pompe ! Actuellement, le prix du brut est plutôt stable et celui du super historiquement élevé. En 2008, l’euro valait 1,55 dollar et le baril 148 dollars. A ce jour, on est à 110 dollars par baril mais l’euro est à 1,26. Autrement dit, les gens ont oublié que l’effet euro a plus que compensé l’effet baril en 2008. Aujourd’hui comme le prix du baril a baissé, on dit : ce sont les pétroliers qui en profitent. Ce n’est pas aussi simple : nous sommes importateurs et en période de crise et d’affaiblissement de l’euro cela peut faire très mal. Quand tout le monde se réjouit de la baisse de l’euro, dont bénéficie le commerce extérieur, on oublie que la facture pétrolière grimpe. Je le regrette pour nos clients mais c’est ainsi. Sans oublier qu’au prix du brut s’ajoutent les coûts de transport, de logistique, de raffinage, de distribution... C’est le prix des produits raffinés que nous répercutons, pas celui du brut. Les gens ne font pas le plein de brut. C’est à la fois compliqué et très simple.

Si le scénario de la récession se confirme, où voyez-vous le baril à la fin de l’année ?

Attention à ne pas toujours voir les choses avec nos yeux d’occidentaux ! Le marché du pétrole est mondial. La demande reste forte, en provenance des pays émergents surtout, mais elle a baissé. Et tout ceci dans un environnement géopolitique compliqué, de l’Iran au Nigeria en passant par la Syrie et le printemps arabe à propos duquel il y aurait beaucoup à dire. Il y aurait une logique à avoir des prix plus bas mais le mouvement est freiné par les fondamentaux qui restent élevés. Citer un chiffre est impossible mais ne rêvons pas : les chances que le baril descende en dessous de 100 dollars sont faibles. Je le vois rester dans la zone des 100-120 dollars. Espérons qu’un nouvel affaiblissement de l’euro ne fera pas encore plus monter la facture pour les consommateurs européens.

La mise à l’arrêt de Petroplus est le dernier avatar de la crise du raffinage...

C’est une triste histoire qui confirme notre perception. Quand je pense qu’on nous a traités de menteurs ! Il y a trop de raffineries en Europe sur un marché où la demande baisse. Cette baisse répond à des raisons économiques et des exigences environnementales. C’est un fait ! La crise a amplifié le phénomène, c’est clair. Ce qu’on peut déplorer avec Petroplus, c’est que l’arrêt s’est fait dans la précipitation et que les premières victimes en sont les salariés. La société a été prise à la gorge par ses banquiers qui ont leurs propres contraintes. L’affaire illustre la crise que traverse le raffinage. Les yeux se sont ouverts.

Petroplus c’est aussi Anvers où Total est présent. Une menace pour le site?

Non, on vient justement de restructurer notre organisation pour la rendre plus compétitive et plus logique. Toute organisation doit en effet évoluer. Le site d’Anvers a rapproché très tôt les métiers de la pétrochimie et du raffinage. Après le rachat des parts d’Exxon, la plateforme d’Anvers est à 100 % Total ce qui va nous permettre de réussir son intégration globale et de la développer. Je n’hésite pas à dire qu’Anvers est le plus bel outil chimie-raffinage du groupe.

Le rapprochement des deux pôles est devenu votre leitmotiv...

Il était déjà fait dans pas mal d’endroits et devenait assez logique. Comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, nous menions des projets intégrés en Arabie saoudite, en Chine et même en France. Ce n’est pas une révolution intellectuelle et encore moins industrielle. On en verra bientôt l’avantage...

De nouveaux super-profits en vue ?

Dans un premier temps, cela nous permet de financer notre modèle intégré et d’investir dans toutes nos activités y compris le raffinage et ainsi d’éviter les problèmes à la Petroplus ! Quand l’économie redémarrera, l’outil sera très compétitif. Quant à nos profits futurs, ils ne seront pas super. Je n’aime d’ailleurs pas le terme "super-profits". Super par rapport à quoi ? Ceci étant, faire des profits par les temps qui courent, c’est super ! On devrait s’en féliciter au lieu de dénigrer. C’est la nature humaine, on ne va pas la changer du jour au lendemain. Sans profits, pas de trésorerie et donc pas d’investissements. Tout dépend de ce qu’on fait des profits. Or, notre volonté est de continuer à investir massivement. Les chiffres que nous publierons en février témoignent des records atteints. Je dois bien reconnaître que notre discours sur les profits ne passe pas. On continue à prendre les chiffres en valeur absolue. Heureusement que nos profits augmentent, sans quoi cela signifierait que l’entreprise est en difficulté. On le verra avec nos résultats : ils seront en hausse mais cela pourrait être mieux. Et je ne joue pas au provocateur...