Thomas Porcher, professeur à l’Ecole supérieure de gestion (ESG) à Paris, était l’invité de la Société royale d’économie politique pour présenter les causes, effets et enjeux de la chute des prix du pétrole. Alors que les prix de l’or noir ont chuté de près de 60 % en six mois, les analystes s’interrogent sur les perspectives de cette matière première.

"Les prix ont chuté en raison essentiellement de trois facteurs. D’une part, la production de pétrole de schiste est venue alimenter l’offre à raison de onze millions de barils par jour. Ensuite, la baisse de la demande par les pays émergents n’était pas envisageable, or elle s’est produite, soutenue par un autre facteur qui est la hausse du dollar américain" , explique Thomas Porcher. Certains observateurs se sont laissés aller à des spéculations d’ententes géopolitiques entre Ryad-Washington pour contrer la production russe et iranienne mais, selon l’orateur, l’évolution des prix est davantage liée à des éléments économiques que politiques. Aujourd’hui, l’Arabie Saoudite pratique une guerre des prix. A 50 dollars le baril, son pétrole est toujours rentable alors que le pétrole de schiste américain ne l’est pas. Mais tiendra-t-elle en maintenant les prix du baril à 50 dollars ? "Je n’y crois pas. Aujourd’hui, le cycle de production du pétrole est différent en raison de l’exploitation du pétrole de schiste. Alors que les anciennes exploitations ont une durée de vie de vingt à trente ans, pour le pétrole de schiste, le cycle de production est de cinq ans avec 80 % de production durant les deux premières années. La production est plus flexible. La production va donc encore se maintenir mais très rapidement, on va assister à une baisse de l’offre. Dans un environnement stable, mon scénario à 60 % privilégie un prix à 80 dollars le baril à un horizon de 2020" , prédit Thomas Porcher.

Risques financiers

Quels seraient les risques en cas de stagnation des prix du pétrole ? L’exploitation des gisements de pétrole et de gaz de schiste a connu un développement fulgurant au-delà des prévisions des analystes du secteur. Ce développement a été financé par des petites banques américaines. Même si les petites sociétés pétrolières juniors sont assez flexibles, un prix du baril qui se maintiendrait entre 40 et 50 dollars pourrait engendrer une crise financière analogue à celle des subprimes que nous avons connue en 2008. C’est un risque à ne pas négliger. Cependant, ce professeur reconnaît que l’on peut se tromper dans les estimations et que, lui-même, avait sous-estimé le développement du pétrole de schiste aux Etats-Unis. Il plaide aussi pour un retour à une politique centralisée en matière énergétique. "Dans le domaine de l’énergie, les investissements qui se font aujourd’hui représentent la production dans vingt ans. Nous ne pouvons pas nous passer d’une planification à long terme qui soit coordonnée au niveau européen. Les responsables ne peuvent pas, dans ce secteur, se comporter comme des traders" , prévient ce professeur. A noter encore que, quand on l’interroge sur les "stranded assets", ces actifs qui deviendraient inexploitables si les régulations en matière de limitation de la hausse de température de la planète devenaient plus sévères, il reconnaît qu’il ne les a pas mentionnés et que cet élément pourrait influencer l’offre et donc les prix. Affaire à suivre dans un secteur où les prévisions sont particulièrement délicates.