Reportage

Pas de piquets de grève, pas de braseros ni de distribution de tracts. Le parking "dont plus aucune voiture (produite) ne sort depuis hier" est libre d’accès et les travailleurs de la première équipe se sont tous présentés normalement ce matin. Pour peu, on pourrait croire que c’est "business as usual" à l’usine Opel d’Anvers. Si ce n’était la présence d’une cinquantaine de journalistes, cameramen et photographes, flamands mais aussi francophones ou hollandais qui font le pied de grue à l’extérieur de la cafétéria... Une séance d’information sera donnée là pour le personnel, dans la foulée d’un conseil d’entreprise extraordinaire prévu à 10h30. Après quoi chacun est invité à rentrer chez lui. Bref, cela sent le coup de grâce pour l’usine de la Noorderlaan.

A l’entame de la réunion, tout le monde en est réduit aux spéculations. La conférence de presse des dirigeants d’Opel Europe dans un hôtel de Zaventem serait reportée (en réalité elle aura bien lieu). Et les téléphones mobiles des délégués syndicaux restent obstinément fermés.

A 11h30, la séance d’information s’achève. Le personnel quitte les lieux et les langues se délient. "Pas de nouveau modèle !" nous dit un ouvrier de 54 ans. Mais pour le reste, cela lui semble flou. Il a 20 ans d’ancienneté - à l’assemblage - et dit espérer une prépension. Pour ce frontalier de 50 ans (il est Belge mais habite aux Pays-Bas), "il y a encore des chances de maintenir l’usine ouverte mais pas beaucoup". Lui non plus n’a plus envie de travailler. Ni de lutter : "Les actions, les grèves, ça n’apporte rien. Le gouvernement et les syndicats non plus". Tous ces mois d’incertitude ont cassé le moral à tous. Cet ouvrier, nettement plus jeune, est, lui, excédé : "Ça fait un an et demi qu’on est dans l’incertitude la plus totale, avec du chômage temporaire !" Pour lui, "il n’y a plus personne qui croit dans l’avenir de cette usine". Il ajoute "Moi, personnellement je suis un lutteur, mais financièrement, tout ça, ça commence à peser lourd."

Suivent alors les délégués syndicaux, qui étrangement ne semblent pas vraiment sur la même longueur d’onde que leur base. Comme si les délégués étaient les seuls à avoir déjà compris la portée du message lu juste avant par le directeur de l’usine, Leo Wiels. La lettre évoque un "possible licenciement collectif" et une "fermeture possible de l’usine". Le nouveau modèle de SUV qui devait à l’origine être fabriqué à Anvers à partir de la fin de l’année ne sera pas produit avant l’été 2012. Et la suite, même si "toutes les possibilités seront explorées", c’est "l’élaboration d’un plan social correct". Conflit singulier, aussi, que celui d’Opel Anvers : à la fin de son intervention, le directeur a été applaudi par le personnel.

Car, le délégué CSC Werner Dillen le confirme, il n’y a pas de conflit entre les syndicats et la direction locale, ni avec le gouvernement flamand, mais seulement avec la direction européenne. René Boone, pour la FGTB, est même plus virulent. "Il suffirait de 500 millions pour sauver cette usine ! C’est un vrai scandale, un bain de sang social, un jour noir pour Anvers. Monsieur Reilly prend des décisions unilatérales mais doit comprendre que nous sommes en Europe occidentale et qu’il y a des règles !"

Quid de la suite ? Danny Vranckx (CGSLB) évoque la date que l’on entend un peu partout : juin 2010. L’usine serait fermée à ce moment-là. Dans l’immédiat, vendredi et lundi sont chômés pour l’instant, et l’usine ne devrait rouvrir ses portes normalement que mardi. Et après ? Des grèves ? "Sûrement pas ! Et pourtant, je suis syndicaliste jusqu’au bout des ongles. Mais personne ne comprend pourquoi cette usine doit fermer. C’est une catastrophe !" Il a 33 ans de "maison". Werner Dillen opine : "C’est le pire jour de ma vie !"