ENTRETIEN

Colette Neuville, présidente d'Adam (association de défense des actionnaires minoritaires) est entrée en décembre 2005 dans le conseil d'administration d'Eurotunnel PLC (la société britannique) et au conseil commun. Elle est censeur chez Eurotunnel SA (la société française). Nous l'avons interrogée.

Que pensez-vous de la décision du tribunal de commerce de Paris prise mercredi (lire par ailleurs) ?

C'est la meilleure solution. La négociation est déjà avancée. Il y a un accord avec les créanciers seniors. Les créanciers subordonnés, qui avaient manifesté une vive résistance au départ, ont adopté une position plus conciliante ces derniers jours. Homologuée par le tribunal, la sauvegarde s'imposera à tout le monde. La négociation pourrait se terminer pendant la période de sauvegarde. Il faudra alors encore l'accord des 850 000 actionnaires. Il n'y a pas de raison qu'ils soient hors-jeu.

Quelle a été votre première préoccupation quand vous êtes entrée au conseil?

J'ai essayé de comprendre quels étaient les problèmes majeurs. Il fallait voir ce que valait l'entreprise et quel était le niveau de dette supportable. Il s'est avéré qu'il y avait 5 milliards d'euros de dettes à effacer. Forcément, cela fait mal à quelqu'un. La stratégie du pdg Jacques Gounon de vouloir d'abord avoir un accord avec les créanciers seniors est astucieuse.

Ce qui me paraît difficile, c'est le côté binational de la société. Les obligations ne sont pas les mêmes en droit français ou britannique. Je me suis demandé jusqu'où allait mon devoir.

Le grand perdant n'est-il pas l'actionnaire de la première heure?

Certainement. C'est d'ailleurs toujours le cas pour les grands travaux d'aménagement. Je reproche aux Etats français et britannique de s'être retranchés derrière le traité de Canterbury. Ce traité signé en 1986 entre François Mitterrand et Margaret Thatcher interdit expressément tout financement public. De plus, les coûts et les retards ont été beaucoup plus importants que prévus. C'est une hypocrisie pas possible, alors que personne ne peut nier qu'il s'agit d'un ouvrage d'intérêt commun. Même l'Europe devrait payer. Le tunnel est un moyen de transport qui entraîne moins de pollution que le bateau et l'avion. Rien qu'avec les effets indirects, les différents Etats en profitent. Cela me paraît être le scandale du XXe siècle.

Autre question: pourquoi le tunnel doit-il payer son infrastructure?

Les banques ne sont-elles pas elles aussi les grandes perdantes?

C'est vrai qu'elles ont financé le projet. Mais elles ont pu provisionner les prêts qui n'ont pas été remboursés. Et ces provisions sont déductibles. Ce qui leur a permis de payer moins d'impôts. Le petit épargnant, lui, a tout perdu.

Un certain nombre d'actionnaires emmenés par l'homme d'affaires controversé Nicolas Minguet avaient réalisé un «putsch» lors de l'assemblée de 2004 sans que cela donne les résultats escomptés. Le pouvoir de l'actionnaire a-t-il des limites?

Cette assemblée était un foutoir. Je ne suis pas sûre que les votes ont été correctement comptabilisés, tout comme d'ailleurs ceux de l'année dernière où il y avait une forte mobilisation des clients de Minguet, qui sont aussi les lecteurs de son journal.

© La Libre Belgique 2006