Correspondante aux États-Unis

Il y a un an, le 15 septembre 2008, des employés effarés, leurs cartons dans les bras, quittaient pour toujours les locaux de Lehman Brothers à New York et à Londres. Environ 20 000 emplois ont été engloutis par la chute de la troisième banque d’affaires des Etats-Unis. Le souvenir de cette journée est toujours très vif chez les "anciens" de Lehman. Mais chacun a vécu l’année écoulée à sa manière.

Certains ont pris un nouveau départ, tandis que d’autres en profitent pour marquer une pause carrière, comme Elizabeth Moran, partie vivre à la campagne, ou Maliha Mustafa, qui projette d’écrire un livre sur son expérience d’immigrée dans le monde de la finance. Tout en haut de l’échelle, une dizaine d’anciens responsables, dont Richard Fuld, qui dirigeait la firme depuis quinze ans, Erin Callan, le directeur financier, et Joseph Gregory, le directeur opérationnel, ont été appelés à comparaître dans le cadre d’une enquête fédérale sur la gestion de la banque d’affaires et les raisons qui ont précipité sa chute. Parallèlement, Richard Fuld a fondé sa propre compagnie de conseil en investissements, Matrix Advisors LLC. L’ancien directeur juridique de Lehman Brothers, Thomas Russo, a enseigné cet été à l’université de Columbia un cours intitulé "Un autre point de vue sur la crise du crédit". Plusieurs autres responsables ont rejoint la banque britannique Barclays, quand celle-ci a procédé au rachat des activités viables de Lehman Brothers après sa faillite. La Barclays a récupéré également dans la transaction la moitié des 20 000 employés de Lehman Brothers dans le monde.

Au total, le secteur de la finance aux Etats-Unis a perdu plus de 413 000 postes en 2007 et 2008, selon une étude de la société de recherche d’emplois Challenger, Gray&Christmas. En 2001, suite à l’éclatement de la bulle informatique, les pertes s’élevaient à 116 000 emplois. Dans ce contexte difficile, de nombreux ex-employés de Lehman Brothers ont préféré tourner le dos au monde des affaires pour devenir indépendants. C’est le cas de David Ambinder, un ancien cadre de Lehman Brothers. Sa carrière de vingt-cinq ans l’avait précédemment mené chez Goldman Sachs et Salomon Brothers. Licencié en juin dernier, David Ambinder a pour sa part décidé d’ouvrir une franchise de travaux de dépannage à la maison, dans le New Jersey. Chez Lehman, il supervisait le travail de 400 personnes. Aujourd’hui, son équipe se réduit à 4 ouvriers. "Ces gars-là sont bien plus sympas que les banquiers d’affaires" , sourit le petit patron de 48 ans. Celui-ci se rend désormais à vélo au travail. Une chose n’a pas changé : son emploi du temps. Il travaille toujours douze heures par jour, six jours sur sept.

D’autres ont réussi à surfer sur l’air du temps, comme Avi Yashchin qui, après sept ans chez Lehman, a créé CleanEdison, une compagnie qui propose des formations dans le domaine des nouvelles énergies. Depuis son lancement en octobre dernier, la société a engagé 16 employés et a fourni des formations à 10 000 personnes. "Je mets enfin en pratique ce que j’ai appris à l’école de business" , souligne le jeune patron. Si certains ont été laissés sur le bord de la route et cherchent toujours à se réinventer, d’autres n’ont pas ce soucis : Ken Linton, un ancien trader de Lehman, a amassé assez d’argent pendant la bulle économique pour ne pas avoir à se soucier de son prochain salaire. Il pilote désormais des avions pour son plaisir. Enfin, il y a ceux qui, comme Tom Ollquist, se battent encore avec leurs problèmes de conscience. M. Ollquist vendait des titres sécurisés à des investisseurs un peu partout aux Etats-Unis pour le compte de Lehman Brothers. Et même s’il continue aujourd’hui ses activités de conseil en investissements à une plus petite échelle, il avouait il y a quelques jours dans les colonnes du "New York Times" : "J’ai du sang sur les mains."