Considéré comme l’un des pères de l’Internet, l’Américain Vint Cerf était lundi dernier au Mundaneum de Mons, à un jet de pierre de l’immense centre de données de Google récemment bâti à Saint-Ghislain. Une fois passée la barrière de sécurité, le visiteur est amené sous bonne garde jusqu’à un hall où les employés se détendent en jouant au billard et au kicker. Dans une salle adjacente, Vint Cerf, “chief evangelist” et vice-président du géant américain, est prêt pour l’interview. Il a chaussé ses lunettes Google…

Que savez-vous du Belge Paul Otlet, l’inspirateur de Mundaneum ?

Il était passé maître, en utilisant la technologie de son temps, dans l’art d’organiser l’information. Il classait tout dans des boîtes. C’est ce que nous faisons aujourd’hui : nous utilisons le pouvoir des ordinateurs pour classer les informations et les rendre accessibles. Cinquante ans après Otlet, en 1945, il y eut une idée similaire appelée Memex. Vannevar Bush voulait utiliser un microfilm pour capter une grande quantité d’informations. Et maintenant nous avons Internet. Qu’aurons-nous dans cinquante ans ? 

Pourquoi les Etats-Unis ont-ils pris le leadership en matière d’Internet ?

Historiquement, les Etats-Unis avaient une grande avance technologique après la Seconde Guerre mondiale. Les radars, la bombe atomique, les ordinateurs avaient tous été conçus à cause du conflit […]. Mais ce sont les Russes qui ont déclenché l’Internet, d’une façon amusante. Ils ont lancé Spoutnik le 4 octobre 1957. Cela a choqué les Américains, et particulièrement le président. Eisenhower a dit : ceci ne se passera plus jamais. Il a formé immédiatement, en février 1958, une agence, l’Advanced Research Project Agency (ARPA), au sein du département de la Défense qui faisait rapport directement au secrétaire d’Etat à la Défense. Le premier travail : amenez-nous dans l’espace ! L’armée a échoué. La Nasa a été créée peu après. Mais vers le début des années 60, sous la tutelle d’ARPA, l’Information Processing Techniques Office (IPTO) est créé, avec pour but de créer une nouvelle génération de systèmes d’ordinateurs et d’informations.

Le premier directeur de cette agence n’est pas un ingénieur, mais un psychologue ! J.C.R. Licklider, du MIT, est persuadé que les ordinateurs peuvent être utilisés pour des produits non-numériques, pour la communication et la gestion de l’information. Et il découvre Douglas Engelbart, qui a la même idée.

ARPA a financé ce projet et contacté une douzaine d’universités qui, toutes, ont demandé un matériel informatique ultra-performant pour pouvoir faire avancer les recherches. Ce à quoi ARPA a rétorqué qu’elle n’avait pas les moyens d’acheter un superordinateur pour chaque université, chaque année. Elle a alors proposé de construire un réseau, opérationnel en 1969.

Pour en revenir à votre question, la raison (du succès américain, NdlR) est que ARPA était en mesure de prendre des risques importants pour un enjeu important, l’a fait pendant 55 ans et le fait encore. La liberté d’échouer fait partie de l’histoire. De même que la volonté de financer un projet sur le long terme. Nous avons le même esprit à Google. Nous sommes prêts à prendre des risques et à accepter des échecs. C’est pourquoi il y a tant d’innovations.

Les Européens fulminent contre l’espionnage de la NSA mais reconnaissent implicitement leur dépendance technologique à ce propos. Quel rôle joue Google dans l’affaire de la NSA ? 

Il y a énormément de désinformation. Premièrement, Google ne fournit pas de données à une quelconque agence, y compris à la NSA. Il n’y a pas de chambre secrète quelque part, de gros câble qui va à l’intérieur permettant à la NSA de regarder ce qu’il y a dans nos centres de données. Deuxièmement, nous cryptons le trafic qui va dans nos centres de données, nous cryptons les emails qui vont d’un centre de données à un autre, nous cryptons le trafic qui va de votre ordinateur à notre centre de données. Nous proposons aussi à nos clients une clé cryptographique qui génère un mot de passe unique à chaque utilisation. Le problème est qu’une fois que vous allez en dehors du réseau de nos centres de données, vous êtes dans l’Internet public. Nous n’avons aucun contrôle sur cela. L’accès au contenu (des messages, NdlR) vient à mon avis de là. Il vient de gens qui ont accès au système de transmission d’Internet en dehors du contrôle de Google. (*) 

Avez-vous un contrat avec le département de la Justice ? 

Ce n’est pas un contrat. C’est une obligation légale de répondre à des décisions de tribunaux. Ces demandes viennent des Etats-Unis et d’ailleurs. Nous publions les statistiques. Quand les demandes viennent des Etats-Unis, elles sont gérées par notre équipe de juristes à Mountain View (le siège de Google, NdlR). Quand elles viennent d’ailleurs, elles arrivent aussi à Mountain View à travers le Traité d’assistance multilatérale (Multilateral Assistance Treaty). Tout est géré de la même façon. Nous nous opposons quand nous pensons que la demande est excessive. Cela nous coûte de l’argent et des frais de justice. Nous faisons ce qui est requis par la loi. Nous ne fournissons rien d’autre. 

Le programme Prism n’a donc pas été négocié par la NSA avec Google ? 

Non. En fait, aucun d’entre nous n’avait entendu parler de ce nom avant qu’il ne soit divulgué. Il n’y a pas de contrat entre la NSA et Google. Et c’est vrai aussi pour les autres (fournisseurs d’accès, NdlR). Ce n’est peut-être pas le cas pour les compagnies télécoms. Car quand les attentats du 11 Septembre sont survenus, la NSA est allée voir les sociétés télécoms, leur a demandé un accès et apparemment l’a eu. 

Que pensez-vous de ce que fait la NSA ? 

Vous connaissez le “Contrat social” de Jean-Jacques Rousseau ? J’ai été le relire au milieu de cette affaire. C’était instructif. Dans une société, nous abandonnons régulièrement un peu de liberté pour obtenir un peu de sécurité. Combien de notre liberté et de notre vie privée sommes-nous prêts à céder pour notre sécurité ? Une partie de moi sympathise avec une Agence à qui on demande de ne pas laisser se reproduire “Nine Eleven”, qui en prend la responsabilité et qui est prête à l’assumer en cas d’échec. Pour moi, la définition de la sécurité n’est pas de trouver le gars après qu’il a commis le crime mais avant qu’il ne le fasse. 

Mais le problème ici est que les Etats-Unis se donnent le droit de regarder les communications de citoyens partout ailleurs, y compris parmi leurs alliés… 

Je ne vais pas défendre la possibilité que le portable de M me Merkel ait été piraté, pas plus que je ne suis enthousiaste à l’étendue (des données récoltées par la NSA, NdlR). Le parlementaire qui a signé le Patriot Act, James Sensenbrenner, est l’un de mes amis ! Lui et moi sommes d’accord pour dire qu’on est allé trop loin. Une législation est en préparation. 

La Commission européenne prépare un plan pour taxer le business de l’Internet. Elle estime que la fiscalité doit changer car elle est basée sur l’ancien modèle économique. Qu’en pensez-vous ? 

Tout le monde ne sera pas d’accord avec moi. Il y a deux types de taxes. La première porte sur les transactions sur Internet. Quand je vais chercher le journal au magasin, je dois payer une taxe. Si je vais online, certains disent que je ne dois pas payer de taxes. Je suis plutôt pour une telle taxe. La seconde taxe vise l’accès à Internet et les fournisseurs d’accès. J’y suis plutôt défavorable car cela risque d’inhiber la croissance du secteur. 

Ceci peut être dit de n’importe quelle industrie… 

Je suppose. Mais aux Etats-Unis, il y a eu une période où l’industrie des télécoms a été exemptée de taxes. Cela a permis de développer le système. Nous sommes toujours dans une phase de développement d’Internet. Il n’y a pas vraiment de compétition pour installer l’infrastructure à large bande aux Etats-Unis. 

L’investissement à Saint-Ghislain ? 

Il se compte en centaines de millions de dollars et en centaines d’emplois, ici en Belgique. Le plus important est la conséquence. Nous construisons ici une infrastructure grâce à laquelle d’autres entreprises du World Wide Web pourront s’installer. Vous ne devez pas vous confiner au marché national, ni même au marché européen. Vous pouvez être compétitif sur un plan global. Google a besoin de ce genre de centre de données en Europe pour offrir un meilleur service, et cela vous fournit plus de compétitivité. 

Pourquoi la Belgique a-t-elle été choisie ?

Pour plusieurs raisons. Primo, c’est une sorte de territoire neutre. Deuxio, nous avons ici les facilités nécessaires, comme l’électricité que nos ordinateurs consomment beaucoup. Et tertio, vous êtes situés de manière centrale, avec de bonnes communications. Un problème est de trouver un personnel formé. Nous avons particulièrement besoin d’ingénieurs hautement qualifiés dans cette région. De nombreuses sociétés high tech rencontrent ce problème dans le monde. Le taux de chômage est si élevé dans certaines régions d’Europe. Pouvons-nous les ramener à l’école ? Que peuvent faire les universités ? Nous entamons nous-même des formations pour répondre à ce problème. 

Vous, l’un des pères de l’Internet, comment voyez-vous son évolution ? 

Seulement 3 milliards de gens y ont accès. Je voudrais avoir les 4 autres milliards. Google investit non seulement dans des Data centers comme à Saint-Ghislain mais aussi aide à construire des infrastructures, par exemple en Afrique. 

Où en est votre projet “Loon”, ces ballons envoyés dans la stratosphère pour augmenter l’accès au réseau ? 

Nous avons fait un test avec trente ballons. La plupart sont rentrés. Nous avons besoin de plus de ballons car ils vont circuler à une altitude donnée. Nous avons investi aussi dans un système appelé O3B, un système de satellites lancé en juillet dernier. Il a huit satellites en orbite, bientôt 12. Ceux-ci regardent la terre à une altitude de 8 000 km et avec une inclinaison de 40 degrés du nord au sud. Ce faisant, nous ratons le Canada et le nord des Etats-Unis mais nous couvrons les îles du Pacifique, l’Afrique subsaharienne, l’Amérique du Sud… 

…la Chine aussi ? 

Oui. Et chaque satellite a dix faisceaux. Chacun d’eux représente un gigabyte par seconde. Ce qui veut dire que la capacité d’un satellite est de dix gigabytes par seconde. C’est un instrument très puissant. Cela dit, nous avons besoin de l’autorisation de chaque pays survolé par le satellite pour recevoir ou transmettre les données sur leur territoire. Donc notre système ne vise pas à contourner l’énorme pare-feu de la Chine. 

Vous avez 70 ans. Votre dernier tweet date du 23 août ! 

Je tweete très rarement. La raison est que j’ai déjà tellement de visibilité que je n’ai pas besoin de l’aide des réseaux sociaux. Mais ma femme et moi faisons grand usage des emails et des textos. 

Que diriez-vous à un jeune Belge qui veut travailler dans l’Internet ? 

Apprenez à créer un software car nous allons être entourés de software dans les années à venir : chaque bâtiment, chaque outil en aura. Et si vous êtes intéressé par les sciences, faites de l’astrophysique. La raison est simple. Nous en savons moins aujourd’hui qu’il y a cent ans. Nous pensions alors tout savoir. Maintenant nous savons qu’il y a une énergie sombre, brute, mais nous ne savons pas de quoi il s’agit. Si vous faites de l’astrophysique, vous êtes nobellisable. Il est plus que temps de stimuler l’intérêt des jeunes pour les sciences. Google a lancé son International Science Fair pour susciter l’intérêt des jeunes. L’école ne parvient pas à transmettre le virus des sciences. Nous avons le problème aux Etats-Unis et en en Europe. Je ne comprends pas ce désintérêt car c’est si fondamental.


(*) Depuis cette interview, le “Washington Post” a révélé que la NSA avait probablement accédé au réseau de fibres optiques qui relie les centres de données de Google dans le monde. Google s’est dit “outragé” et réclame une “réforme urgente”.