Correspondant aux États-Unis

Il a beau faire très chaud à New York au mois d'août, Wall Street a froid dans le dos. "Le climat général est celui de l'incertitude" , commente un analyste financier d'une société d'investissements, qui, comme nombre d'employés de Wall Street, parle sous le couvert de l'anonymat.

Rien à voir cependant avec le désespoir généralisé déclenché par le krach des technologies en 2000. L'éclatement de la bulle immobilière américaine était largement prévisible et attendu. "Le système s'entraînait de lui-même. Il y avait une frénésie d'investissements. Après le 11 septembre 2001, les Américains avaient besoin de croire en quelque chose. Nous aurions dû réagir plus tôt" , raconte une employée d'une banque suisse basée à New York.

"Cette crise n'arrive pas de nulle part, nous en parlions depuis longtemps" , affirme un autre analyste. Mercredi matin, le "Washington Post" fustigeait dans un édito "la réaction de type "Katrina" de l'administration face à l'effondrement du marché des crédits immobiliers, qui s'étend bien au-delà du secteur limité des prêts "subprime". Ils ont mis du temps à reconnaître l'ampleur de la bulle des crédits, et son impact potentiel sur l'économie" .

Un avis partagé à Wall Street, où l'on estime que l'économie est arrivée au bout d'un cycle. A la fin des années 90, puis après les attaques du 11 septembre, la Réserve fédérale américaine, alors présidée par Alan Greenspan, avait baissé ses taux d'intérêts à un niveau plancher. Cet afflux de liquidités a entraîné la bulle immobilière, mais aussi la naissance et les profits faramineux des grands fonds d'investissement privés, tels que KKR ou Blackstone, spécialisés dans le marché de la dette.

Sélection naturelle

"Plus le risque était grand sur les marchés, plus vous gagniez de l'argent. C'est la règle du jeu. Les compagnies de capital-investissement ont dégagé des profits gigantesques ces quatre dernières années. Cela ne pouvait pas durer éternellement. Parfois, vous devez gagner moins, ou même perdre, c'est une question de cycle" , déclare un analyste . "Les banques ne vont plus prêter aux sociétés les moins sûres. Il va y avoir une sélection naturelle" , affirme un autre analyste.

Le monde de la finance à New York retient donc son souffle et croise les doigts pour que la crise reste limitée au secteur des prêts immobiliers. L'économie américaine se maintient, ce qui rassure les spécialistes.

Deux facteurs pourraient cependant entraîner un risque de contagion. Le premier est dû à "l'effet de richesse" ("wealth effect"). L'immobilier est le plus gros actif des ménages américains. Si ceux-ci se sentent moins riches du fait de la crise des "subprimes", cela pourrait avoir un effet sur leur consommation donc sur la croissance.

Le deuxième facteur est celui de l'impact de la crise sur le secteur bancaire et les grands fonds d'investissements. Plusieurs opérations de rachat par endettement (LBO ou Leverage Buyout), comme celui du constructeur automobile Chrysler par le fonds d'investissement Cerberus et celui de l'équipementier automobile Allison Transmission par les fonds américain Carlyle et canadien Onex, n'ont pu être finalisées, faute de financement. Deux cents milliards de dollars engagés par les grands fonds d'investissements ne trouvent plus d'acquéreurs. "Les investisseurs ont perdu leur appétit , note une employée du secteur. Certaines de nos opérations, comme la création d'un nouveau fonds, sont repoussées à l'année prochaine."

L'attentisme, plutôt que l'alarmisme, prévaut à Wall Street. Les traders naviguent au jour le jour. Les résultats des banques en octobre devraient donner des indications sur la tendance de l'économie. "Les marchés peuvent aller à la baisse, ou remonter. C'est la loi de l'économie" , relativise un analyste. Ce qui est sûr, c'est que l'économie américaine est passée dans une nouvelle ère, espérons plus réaliste.