Après l'absorption en catastrophe de Bear Stearns par JPMorgan Chase en mars, trois des cinq grandes banques d'investissement de New York ont perdu, ou sont sur le point de perdre, leur indépendance. Seuls demeurent encore Goldman Sachs et Morgan Stanley. Mais pour combien de temps ?

Gregori Volokhine, analyste chez Meeschaert New York, estime déjà que "le modèle des banques d'investissement est cassé". "C'est un modèle qui ne va pas perdurer, Goldman Sachs et Morgan Stanley vont devoir s'appuyer tôt ou tard sur des banques commerciales", analyse-t-il.

Pour le PDG de Bank of America, Ken Lewis, qui a scellé en quelques heures pendant le week-end l'acquisition de Merrill Lynch, cette évolution était inéluctable.

"Depuis sept ans que je suis PDG j'avais le sentiment que les banques commerciales finiraient par posséder les banques d'investissement, pour des raisons de liquidités", a-t-il expliqué lors d'une conférence de presse.

"Probablement le type de banques qui existent (...) aux Etats-Unis mais non en Europe, des banques d'affaires indépendantes, seront moins nombreuses et plus universelles", a aussi estimé depuis le Caire le directeur général du Fonds monétaire international (FMI) Dominique Strauss-Kahn, qui s'attend à "un long processus" de "consolidation des secteurs financiers".

Marc Pado, chez Cantor Fitzgerald, estime, lui, que les dernières banques d'affaires indépendantes ont encore de beaux jours devant elles. Goldman Sachs, qui s'est très tôt débarrassé de ses vulnérabilités liées à la crise de l'immobilier, pourra très bien survivre à la crise", estime-t-il.

Et puis tandis que certains établissements vont disparaître, "on verra d'autres banques d'investissement émerger", prédit M. Pado. Dans le New York Times, l'économiste démocrate Paul Krugman s'inquiète du détachement de l'administration Bush, qui a préféré laisser s'écrouler Lehman Brothers plutôt que de la sauver en investissant l'argent des contribuables, comme elle l'avait fait pour Bear Stearns en mars.

C'est la fin de la philosophie qui prévalait depuis toujours à Wall Street du "too big to fail": si un établissement financier est suffisamment gros, il est impensable de le laisser faire faillite, en raison des risques que sa chute pourrait faire peser sur le système financier international.

"Nous verrons bientôt si (le secrétaire au Trésor Henry Paulson) a été courageux ou téméraire" en prenant le pari que le système financier pourrait absorber le choc de l'effondrement de Lehman Brothers. "C'est de la "roulette russe", a résumé M. Krugman.

En attendant, les traders de Wall Street ont de quoi s'inquiéter pour leur emploi. Le cabinet Challenger, Gray & Christmas chiffre déjà à quelque 103.000 le nombre de licenciements dans le secteur financier cette année, après déjà 153.105 suppressions en 2007, un record qui pourrait être battu en 2008.

Les PDG de BofA et de Merrill Lynch se sont refusés à chiffrer le nombre de licenciements que pourrait entraîner leur fusion, mais ils ont beaucoup insisté lundi sur la complémentarité de leurs activités.

Chez les employés de Lehman arrivant au bureau lundi, l'heure était en revanche à la colère, avec chez certain un certain sentiment d'irréel. "Aujourd'hui, je vais au bureau comme d'habitude. Et après ? Je suis sûr qu'il y a beaucoup de monde dans cette tour qui essaie de répondre à cette question", disait un jeune employé en costume impeccable.