Fini le règne des meubles à monter en kit, des objets de déco fabriqués à la chaîne et des matériaux nouveaux sans relief. Depuis quelques années, avec l’avènement d’Instagram et de Pinterest, avec le retour du fait main comme loisir et de l’authentique comme marque de qualité, nos maisons s’habillent de matériaux naturels tels le bois, le verre ou la pierre. Le tout soufflé, peint, coupé, taillé par des artisans qui en font des œuvres uniques, sur-mesure, personnalisées. Des métiers en voie de disparition qui connaissent un nouvel élan et font revivre nos intérieurs.

© Judith Delville

Judith Delville, mosaïste

Elle a toujours aimé “les petits cailloux”. Les tesselles, ces petits morceaux de marbre, de pierre, de pâte de verre ou de céramique qu’elle découpe, assemble, compose et dispose, selon le rythme, le relief, la couleur. Judith Delville est mosaïste, comme l’était son grand-père, comme l’était sa mère. Elle a tout appris de lui. Et, avec elle, elle a réalisé des commandes pour décorer des salles de bain et des cuisines.

Une mosaïque, dans une maison, “ça donne de la vie pour toujours.” Comme cet aigle à l’aile déployée rouge sur un carrelage émeraude. Ou cette carte du monde aux nuances nacrées et aux mouvements envoûtants des terres et des mers qui se dessine dans cette gamme de pâte de verre. “J’essaie de travailler un peu plus libéré, un peu plus grand pour que le client ne se lasse pas”, réfléchit-elle, elle qui travaillait beaucoup dans la nuance et les dégradés de tons. Une telle pièce demande des heures et des heures de travail à la mosaïste bruxelloise de 47 ans. Un mètre carré élaboré peut lui prendre entre quatre et neuf jours de travail.

Judith Delville travaille souvent sur commande. Après un passage sur place ou le visionnage de photos du lieu, elle propose quelques croquis au client, suivant son idée s’il en a une, sa propre inspiration sinon. Elle collabore avec l’architecte d’intérieur aussi. Avant d’améliorer et de travailler son dessin. Puis, sur base de mesures, elle dispose ses pierres sur un filet avant de l’emporter sur place, de l’adapter et de le poser.

Pour les œuvres les plus élaborées, il faut compter entre 1 500 et 2 000 euros du mètre carré. Mais 400 euros du mètre carré pour un hall d’entrée pixélisé. Les prix évoluent… “La construction coûte plus cher et, nous, dans la finition, nous sommes tributaires de cela”, précise la mosaïste. Alors, Judith Delville crée aussi des miroirs, décore des boucles de ceintures, fait de la typographie avec des sols d’entrée marqués “Chez Richard”, dans ce restaurant bruxellois, ou “Meatball heaven”, chez le spécialiste de la boulette dans la capitale Ballekes. Puis, elle restaure : doucement elle enlève les tesselles abîmées à coups de marteau et de burin, elle gratte et nettoie les anciennes quand c’est possible, elle cherche les mêmes pierres chez un marbrier, remet à neuf.

La mosaïque jouit aujourd’hui d’un certain engouement, observe Judith Delville, que ce soit à Paris ou en Italie. “Ce n’était pas tellement le cas il y a dix ans, quand le design se penchait sur les nouvelles matières”, souligne l’artiste. “Mais je crois que c’est dû au retour du travail avec les mains, du loisir, comme la céramique ou le macramé. On le voit avec le succès des tapis berbères ou sud-américains. Ici, ce sont des souffleurs qui font la pâte de verre.”

© Sébastien Dehut

Sébastien Dehut, menuisier

Ce n’est pas que du mobilier. C’est la manière dont le bois habille une maison, la fait vivre. Par son parquet chaleureux, ses nervures, ses nuances. Par la texture du chambranle d’une baie ouvrant une pièce sur une autre. Par la présence d’un placard sombre conçu sur mesure. Ou par l’ingéniosité d’une bibliothèque devenue escalier.

Menuisier namurois, Sébastien Dehut adore le bois, son toucher, son odeur et est capable d’en exploiter toutes les dimensions. Ce gradué en construction a travaillé pendant dix ans comme conducteur de chantier avant d’être gagné par la passion du bois. Une passion réveillée en rénovant la maison familiale et en réalisant des meubles sur mesure, qu’il a ensuite concrétisée en devenant indépendant complémentaire fin 2014. D’abord, ses mains façonnaient des dressings et des meubles de rangement en MDF puis des tables, des bureaux, des escaliers, enfin des cuisines et des structures pour magasins.

Devenu menuisier à son compte à temps plein début 2018, Sébastien Dehut travaille essentiellement le chêne et le mélèze, dont il essaie de connaître la provenance. “J’ai fait une cuisine pour des clients qui n’avaient pas un gros budget”, explique l’artisan. “Et ils m’ont fourni le chêne qui avait été coupé dans le jardin de leurs parents plusieurs années auparavant. Ça, c’est un projet que j’aime bien parce qu’on sait d’où vient le bois, là où il a été coupé précisément.” Et cela ajoute une histoire et une âme à la pièce. “J’essaie de travailler avec des bois locaux, sinon, c’est de la récup’”, précise-t-il encore.

Sébastien Dehut utilise également le bois brûlé, une méthode ancestrale japonaise où il brûle puis huile le bois pour en faire ressortir la texture et le noircir sans teinture, ni colorant. Il y intègre parfois des végétaux, comme ce mur noir piqué de verdure. “Pour rendre le projet vivant.

Parce qu’aujourd’hui, la mode des grandes surfaces de mobilier à la suédoise, où tout le monde acquiert la même table de salon, est un peu passée. Chacun est à la recherche de la pièce unique et adaptée à son chez-soi. “J’ai beaucoup de demandes”, constate Sébastien Dehut. “Je sens que les gens ont vraiment envie d’avoir leur truc à eux. Et avec Pinterest notamment, quand j’arrive, ils ont déjà leur idée et s’approprient leur projet. Et ça, c’est chouette. On sent que les gens n’ont plus envie d’un simple truc, mais d’avoir quelque chose de très personnalisé.

Alors, le menuisier construit avec eux la structure de bois. En leur présentant une image 3D de la réalisation installée dans la pièce et dans leur environnement. “Pour qu’ils puissent se rendre compte de ce qu’ils vont avoir.” Et de la manière dont cet objet fera vivre leur maison.

© Sylvia Collignon

Sylvia Collignon, vitrailliste

Il y a beaucoup d’étapes différentes. C’est ça que j’aime bien : ce n’est pas un travail à la chaîne. Il faut d’abord faire le projet, voir avec le client comment la création s’intègre chez lui, s’il y a beaucoup ou peu de lumière et en fonction de ça, choisir des verres différents. Puis, il y a la découpe du verre, l’assemblage au plomb, ça prend de la place, c’est assez salissant. Tout ça, j’aime bien.

Cela fait une vingtaine d’années que Sylvia Collignon crée des vitraux au plomb, avec du verre teint dans la masse découpé, contrairement aux techniques traditionnelles beaucoup plus exigeantes qui demandent de peindre directement sur le verre et de le cuire au four. Étudiante en Histoire de l’Art, section médiévale, à l’ULB, elle avait envie de faire un métier plus manuel. Alors, après des stages aux ateliers Majerus de Bruxelles, la vitrailliste de Braine-le-Comte s’est d’abord lancée par petits contrats puis s’est associée avec un fondeur de bronze. Et avec le magasin de matières premières, les ateliers qu’ils donnent le samedi, la création et la restauration (sur place ou en atelier selon l’importance des dégâts), Sylvia Collignon peut vivre de sa passion.

Le moment que la quadragénaire préfère dans le travail des vitraux ? La fin. Quand elle redresse sa création et a la surprise du résultat final, quand la lumière traverse enfin le verre coloré, avec les jeux de transparence, de texture et de couleurs. “Quand on se dit que c’est réussi, que ça s’intègre bien, que cela correspond à ce qu’on avait envie de faire”, souligne-t-elle. Ce sentiment, elle l’a eu lorsqu’elle a terminé deux vitraux à l’identique, situés en vis-à-vis à l’intérieur d’une maison, ornés d’un motif floral avec des feuilles réalisées en cives, du verre soufflé à la canne de forme ronde.

Aujourd’hui, avec la généralisation du double vitrage sur les fenêtres extérieures, les vitraux sont devenus des ornements d’intérieur, intégrés à une porte ou habillant un trou dans un mur. Et les envies varient. Que ce soit en termes de style, du classique à l’Art Nouveau en passant par l’abstrait, ou de luminosité, davantage axée sur la couleur ou les reliefs de verre transparents. Quant au prix, il dépend de la taille, de la complexité des pièces et du prix du verre et peut aller d’environ 500 euros à 2 000 euros le vitrail, pour des dimensions standards de 70 cm sur 90.

Généralement, les gens sont étonnés de savoir qu’il y a des artisans qui font encore ça”, observe la responsable de l’atelier ST Vitrail. “Il y a un certain attrait, mais le métier n’est pas non plus hyper rentable. Des usines ferment et il y a de moins en moins d’options pour le choix des matériaux. Puis, il y a la question de savoir si le plomb est nocif ou pas… Mais il y aura toujours une certaine clientèle, ne fût-ce que pour les réparations.

© Sébastien Manias

Sébastien Manias, tailleur de pierre

Comme Obélix dans la potion magique !” La taille de la pierre, Sébastien Manias est tombé dedans très tôt. Et un peu par hasard. En donnant un coup de main à son associé à la retraite, alors qu’il avait étudié les langues. “ La création, la réflexion, la taille, ça m’a plu”, dit simplement celui qui a ensuite appris à l’école des tailleurs de pierre.

Aujourd’hui, l’artisan des Pierres Charlet Goire à Leugnies (Beaumont), dans le Hainaut, à la frontière française, crée des petits objets de décoration (lampes…), des mange-debout, des éviers, des fontaines ainsi que des douches, des cheminées et des murs d’eau. Principalement nés de la pierre bleue belge, dont il est un fervent défenseur, mais aussi du granit pour les cuisines et salles de bain ou du marbre pour les appuis de fenêtre et tablettes intérieures.

Et si les techniques se sont modernisées, avec l’usage d’une machine numérique pour les découpes, chacun des cinq ouvriers de l’atelier est capable de tailler à la main, souligne l’homme de 38 ans. “On essaie de préserver cette optique d’artisanat. Il y a des finitions comme le ciselé bouchardé que les machines sont incapables de rendre. À la main, chaque ligne est un coup de maillet et chaque percussion vient dessiner une ligne avec de petits éclats. On appelle ça une taille ancienne, tandis que le ciselé machine est fait par une meule, sans éclat dû à la frappe. Aussi, quand on veut un angle d’intérieur d’équerre, il faut le tailler à la main.

Si la pierre garde encore un aspect rustique dans la restauration à l’ancienne de bâtiments classés comme des fermettes, elle évolue vers des créations plus légères. Des éviers effilés, des cadres en marbre ou un mur d’eau de six mètres… “On est tout doucement entrés dans une ère de la modernité de la pierre”, observe le tailleur de pierre depuis vingt ans. “On arrive à faire évoluer la pierre et à la faire entrer dans le XXIe siècle.