Allô, la Bourse?

PAR ARIANE van CALOEN Publié le - Mis à jour le

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DOSSIER

P our la Belgique, c'est une opération gigantesque». Les adjectifs fusent quand les banquiers d'affaires parlent de l'entrée en Bourse de Belgacom programmée pour 2004. L'entrée en Bourse d'environ 40 pc de l'opérateur belge devrait s'élever à au moins 4 milliards d'euros, détrônant ainsi largement le «record» pour Bruxelles de 3,3 milliards d'euros atteint lors de l'entrée en bourse d'Interbrew fin de l'année 2000.

Cela fait longtemps que le monde de la finance belge et étranger est en effervescence; il n'a pas attendu l'annonce officielle début octobre de la décision de l'«IPO» (Initial Public Offer») pour fourbir ses armes. C'est un deal juteux à ne pas rater, qui rapportera des dizaines de millions d'euros en commissions. «Cela fait six mois qu'on se prépare», raconte un proche du dossier.

La sélection finale des banquiers qui accompagneront l'entrée en bourse a été annoncée il y a une semaine: outre Goldman Sachs, Lehman Brothers, Morgan Stanley, UBS qui étaient déjà en piste, il y aura la KBC et Dexia qui agissent de concert et qui seront en outre responsables du placement auprès des investisseurs particuliers en Belgique. Cela fait trois «mammouths américains», un grand groupe suisse et deux des quatre grandes institutions en Belgique.

Une sélection qui pose tout de même une série de questions. Pourquoi y a-t-il tant de banques américaines? N'y-a-t-il pas eu un conflit d'intérêt pour la KBC et Dexia, qui sont les deux seules banques belges à être également actionnaires de Belgacom? Dans quelle mesure l'Etat belge a-t-il eu son mot à dire? Le choix a-t-il laissé un sentiment amer aux deux autres candidats non sélectionnés, ING Belgique et Fortis?

Compte tenu de l'importance de l'enjeu, les langues ne se délient pas facilement. Dès le départ, cette opération a d'ailleurs été entourée de beaucoup de mystère, de sous-entendus, de discrets jeux d'influence, d'âpres discussions.

La première grande difficulté fut de trouver un accord sur le principe d'une «IPO» entre l'Etat qui est l'actionnaire majoritaire, les actionnaires privés (regroupés au sein d'ADSB) et l'entreprise elle-même. Depuis plusieurs années, les principaux actionnaires d'ADSB, à commencer par l'opérateur américain SBC, étaient vendeurs. Ils mettaient la pression pour sortir du capital. C'est dans ce contexte que des contacts avaient été pris avec d'autres opérateurs télécoms dont le Néerlandais KPN. Ayant tous échoués, restait l'IPO chère au nouveau patron de Belgacom, Didier Bellens.

Mais, selon de nombreux spécialistes, pour que cette IPO réussisse, il fallait régler un problème de taille, celui du fonds de pension Belgacom, qui assure la pension légale des «statutaires» (et non pas des contractuels) de la société anonyme de droit public (cela représente environ 32000 personnes déjà pensionnées ou qui le seront à l'avenir).

Il était admis qu'en devant alimenter ce fonds créé en 1996, Belgacom était déforcé et qu'en outre il était confronté à une «anomalie». Mais l'Etat n'était pas prêt à reprendre ce fonds à n'importe quelles conditions. «La discussion a été très longue et profonde», reconnaît-t-on dans les milieux gouvernementaux. Le montant que l'Etat doit récupérer a finalement été évalué à 5 milliards d'euros. Comme l'a déclaré Didier Bellens mercredi en Commission Infrastructure de la Chambre, la liquidation du fonds est quasi terminée (à 90 pc). Belgacom devra combler la différence entre le cash obtenu et les 5 milliards (environ 1,4 milliard d'euros).

Pour obtenir le montant le plus élevé possible, l'Etat était sans doute en position de force. «L'Etat n'avait pas la capacité juridique d'empêcher la mise en Bourse, mais il pouvait mener des actions qui auraient pu gêner les actionnaires privés», explique-t-on dans les milieux politiques. La négociation, il ne l'a pas faite en amateur. Il était secondé par Morgan Stanley son banquier d'affaires depuis dix ans. Les autres parties avaient aussi leur armée de conseillers.

Cette épine hors du pied, la préparation de l'IPO pouvait être déclenchée. L'homme clé est sans conteste Lloyd Kelly, le «chairman» d'ADSB, un Américain discret qui a été envoyé à Bruxelles il y a deux ans et demi par SBC, le premier actionnaire de Belgacom derrière l'Etat. Difficile de savoir quelles sont ses opinions profondes. Ce qui est sûr, c'est qu'ADSB a déjà choisi depuis un certain temps de s'appuyer en tout cas sur deux grands noms de la finance internationale, Goldman Sachs et Lehman Brothers. Il paraît que ce choix était déjà fait en mai, bien avant l'annonce officielle de l'IPO... Quant au choix de Morgan Stanley, il a semble-t-il été téléguidé par l'actionnaire majoritaire. Morgan Stanley a pour mission de vérifier «que tout se passe bien pour l'Etat», dit-on dans les milieux gouvernements qui ont ainsi voulu travailler avec leur conseiller habituel. Et cela «sans que cela fasse sortir du cash des caisses de l'Etat».

Cette armée de banquiers n'a toutefois pas empêché ADSB de faire un appel à candidature à d'autres institutions. Et c'est à ce moment là que les Belges se sont lancés dans la «bagarre». Chaque candidat fut appelé à faire une proposition écrite et ensuite à passer un examen oral devant M. Kelly et les représentants des banques d'affaires internationales. Cela n'a pas duré beaucoup plus d'une heure. Et le choix a été signifié par un coup de téléphone la semaine dernière suivie d'une lettre sommaire.

Les dés étaient-ils pipés dès le départ? Personne n'ose l'affirmer. Certes, KBC et Dexia qui avaient comme point commun d'être actionnaires ont utilisé la bonne tactique en s'alliant, ce qui a incité Fortis et ING à se mettre ensemble en milieu de course. De plus, souligne un observateur, leur position d'actionnaires a joué en leur faveur. «Ils connaissaient mieux le dossier et les décideurs qui étaient les Américains».

Mais en tant qu'actionnaires, n'y a-t-il pas un conflit d'intérêt dans la mesure où les deux banques voudront introduire l'action Belgacom au prix le plus élevé possible? Les avis sont partagés. Selon Eric Boyer, administrateur délégué d'ING Belgique, la technique de l'IPO devrait permettre d'éviter ce genre de dérives. Lors de contacts avec les investisseurs institutionnels, ceux-ci seront amenés à préciser quel volume d'actions ils sont prêts à acheter et dans quelle fourchette de prix. «A la limite, ce sont les institutionnels qui font le prix», explique-t-il.

Reste que les banques Fortis et ING ont de quoi être un peu frustrées. Elles qui pouvaient se targuer d'avoir été étroitement impliquées dans les dernières grandes introductions en Bourse de Bruxelles (Interbrew, Agfa-Gevaert, Mobistar,...).

Quant aux «petites» banques d'affaires du type Petercam et Degroof, elles étaient d'office hors course car elles ne pouvaient pas s'appuyer sur un réseau. Ce qui n'a pas empêché Petercam de tirer son épingle du jeu en étant nommé conseiller de Belgacom.

Et que penser du fait, comme le dit, un financier belge que «la représentation belge est ramenée à sa portion congrue» ? Cette faible représentation n'est pas étonnante dans la mesure où la présentation des candidats s'est faite sous l'oeil très attentif des banques d'affaires américaines. Celles-ci n'avaient peut-être pas intérêt à trop partager le gâteau...

Mais de nombreux banquiers en Belgique ne contestent pas le fait qu'il fallait s'appuyer sur au moins une grande institution internationale pour une opération d'une telle envergure. «Elles ont une capacité de placement, notamment sur les grandes places financières telles que Londres ou New York, probablement dix fois supérieures aux banques belges», estime un spécialiste. «Les épargnants belges ne vont pas vider leurs carnets de dépôts pour acheter des Belgacom», renchérit un autre.

Une analyse que ne partage pas Eric De Keuleneer, professeur à l'Ecole de commerce Solvay. «Il y a assez d'argent en Belgique. Il n'y aurait aucun problème à placer une grande partie du papier Belgacom sur le marché belge», estime-t-il. Il en veut pour preuve que depuis de nombreuses années, «les Belges souscrivent à des obligations internationales pour des montants de plusieurs milliards voire des dizaines de milliards d'euros par an par manque d'offre de papier attrayant sur le marché belge».

Les 4 milliards et quelque de Belgacom paraissent presque une goutte d'eau. Surtout si le projet d'amnistie fiscale du gouvernement Verhofstadt convainc de nombreux Belges et qu'en outre le taux de pénalité réduit de 6 pc pourra être appliqué à l'opération Belgacom.

De plus, poursuit Eric De Keuleneer, «Belgacom a tout intérêt à avoir beaucoup d'actionnaires en Belgique. Les actionnaires privés ont une grande fidélité naturelle et font preuve d'une grande stabilité. Ce qui n'est pas toujours le cas des institutionnels internationaux», estime-t-il.

Mais la fidélité des actionnaires dépendra aussi et surtout de la stratégie à venir de Belgacom. Selon un analyste financier, l'opérateur belge est à l'heure actuelle, une «belle société» qui affichait en 2002 un chiffre d'affaires 5,2 milliards d'euros, un bénéfice net de 911 millions et un léger endettement à venir (à cause du transfert du fonds de pension et le rachat programmé d'actions). Mais que sera Belgacom demain? Quel sera son profil de risque? Va-t-il rester un opérateur belgo-belge? Quelle sera sa politique de dividende? Des questions auxquelles devra répondre Didier Bellens. Les «road shows» qui seront organisés pour présenter l'IPO apporteront-ils les réponses?

© La Libre Belgique 2003

PAR ARIANE van CALOEN

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