Entreprise

On peut se demander pourquoi le Crioc (Centre de recherche et d’information des organisations de consommateurs) et plus particulièrement deux de ses chercheurs, Rob Buurman et Jan Velghe, se sont lancés dans une fastidieuse étude sur les supermarchés et le gaspillage alimentaire alors que, selon Eurostat, lesdits supermarchés ne sont responsables que de 5 % du gaspillage. “C’est qu’il s’agit de leur gaspillage sec, sans tenir compte de leur rôle-clé dans l’ensemble de la chaîne alimentaire, avec une grande influence en amont – sur les fermiers et fournisseurs – et en aval – sur les consommateurs”, répondent les deux chercheurs. “Et c’est aussi parce qu’ils peuvent avoir un rôle important de communication et d’information auprès de leurs clients, permettant de diminuer ce gaspillage”, ajoute Rob Buurman.

1.  Interviews

Cette étude, longue d’une cinquantaine de pages, ne débouche pas sur un classement des enseignes plus ou moins gaspilleuses. Pas plus que sur des chiffres permettant de mesurer l’impact de tel ou tel geste anti-gaspi. Tout est une question de compréhension de ce que les enseignes font et ne font pas, peuvent faire ou ne pas faire. Raison pour laquelle c’est au travers d’interviews – 8 au total, de 8 enseignes présentes en Belgique, plus précisément en Région de Bruxelles-Capitale, Carrefour, Delhaize, Colruyt, Cora… réalisées en octobre et novembre 2012 – que l’enquête a été menée. Elle s’ouvre par une analyse très fouillée du problème du gaspillage alimentaire à l’échelle mondiale, européenne et belge. Et se clôture par une série de recommandations faites par le Crioc aux enseignes, d’une part, pour diminuer leur gaspillage et, surtout, d’autre part, pour augmenter leur influence dans le sens d’une meilleure préservation des sources alimentaires.

2. Gaspillage modéré, mais gaspillage quand même

Dans l’ensemble, les enseignes gèrent bien leurs stocks : elles ont intérêt à vendre beaucoup, certes, mais pas à perdre beaucoup… “Grâce à des systèmes intelligents, les supermarchés parviennent très souvent à faire concorder leur offre à la demande des clients, ce qui évite nombre de dépassements des dates de conservation, confirme Rob Buurman. Mais il y a des impondérables : pas tant les jours fériés ou de fêtes, qui peuvent être programmés, qu’une variation des conditions climatiques…” Selon lui, toutefois, un des risques en matière de gaspillage se situe au niveau des promotions – deux baguettes pour le prix d’une, par exemple – qui incitent les consommateurs à avoir les yeux plus gros que le ventre. “Mais parfois c’est pour ne pas rester avec des invendus sur les bras que les supermarchés font ce type de promotion”, tempère Rob Buurman. “Une autre cause potentielle de gaspillage, poursuit Jan Velghe, est de vouloir absolument offrir les produits que les consommateurs demandent au moment où ils le demandent.” Comme des pommes de même taille, des poires sans taches, plusieurs sortes de pains frais le soir… “Alors qu’ils pourraient adapter leur stratégie et offrir, par exemple, des produits moins esthétiques de catégorie B à un prix moindre.”

3. Traitement des invendus

Les enseignes interviewées s’interrogent toutes sur la seconde vie potentielle de leurs invendus, mais la mise à exécution n’est pas identique. “Chez certaines, la plupart des invendus impropres à la consommation humaine sont jetés, alors qu’ailleurs ils sont utilisés dans la production d’aliments pour bétails ou de biogaz”, ajoute Jan Velghe. Certaines s’y prennent même plus tôt, avant l’expiration de la date de conservation, en partenariat avec les banques alimentaires, par exemple. “Mais là encore il y a des différences, certaines retirant des produits frais des rayons quelques jours avant ladite date, d’autres le jour même.” Toujours est-il que la décision est souvent laissée à l’appréciation du gérant, ce qui, en quelque sorte, met les petites chaînes au même niveau que les grandes. “Ces dernières sont plus organisées (bonnes procédures, systèmes intelligents, partenariats…), détaille Rob Buurman. Mais il ne faut pas croire que les petites sont, du coup, moins performantes. Elles sont parfois même très créatives.” Et de citer l’exemple d’Origin’O qui réutilise des invendus dans la préparation de plats préparés qu’elle vend dans son magasin.

4. Les recommandations du Crioc

Elles concernent les supermarchés mais encore leur impact en aval et en amont. Rob Buurman aimerait toutes les citer, mais en pointe néanmoins trois, selon lui primordiales : “Un, ne pas gaspiller à la source, dit-il, en optant, par exemple, pour des poissons provenant de la pêche durable ; une pêche qui limite fortement le rejet de poissons morts ou à moitié morts dans la mer. Deux, renforcer le lien avec les banques alimentaires, et trouver des solutions locales. Trois, informer le consommateur, lui faire prendre conscience de sa responsabilité dans le gaspillage ; car les ménages gaspillent plus de denrées alimentaires que les supermarchés.” Ce qui l’incite à ajouter une remarque : “Dans leur politique de promotion ‘2 pour le prix d’1’, les supermarchés doivent tenir compte de ce gaspillage à venir et donc ne pas l’appliquer à des produits très périssables.”