Entreprise

Cette fois-ci, c'est foutu. On va fermer." La mine déconfite, un ouvrier de Volkswagen Forest résume bien le sentiment général parmi les travailleurs de l'usine d'assemblage automobile. Ouvriers et employés, flamands, bruxellois, wallons : tous se massent autour du feu de palettes, devant le siège de VW à Forest. Plus aucun d'eux ne croit encore à l'avenir de l'usine. La terrible décision est sur toutes les lèvres : près de 4 000 emplois vont passer à la trappe.

"Personne ne s'attendait à ça", dit un ouvrier. "On sentait que quelque chose se préparait, comme une réorganisation complète des pauses de travail, mais 4 000 emplois...". C'est un véritable choc pour ces travailleurs qui ont beaucoup donné pour leur entreprise. "Quand on travaille ici, on ne compte pas ses heures", explique Jésus Manchigo, un ancien de VW, aujourd'hui pensionné, venu soutenir ses ex-collègues et ses camarades de la délégation syndicale. "L'usine, on l'a construite avec les bénéfices récoltés ici, en Belgique, grâce aux efforts de milliers de travailleurs qui étaient fiers d'appartenir à Volkswagen. En récompense, on les met à la porte comme des malpropres !"

Mais même si certains travailleurs n'hésitent pas à jeter au feu des drapeaux estampillés "VW" sous les applaudissements de certains de leurs collègues, l'affection pour cette usine reste palpable parmi le personnel. "On aura du mal à partir", glisse un employé. "C'est vraiment triste à voir. La direction va jeter un outil performant." Un peu à l'écart, de jeunes ouvriers, plus pragmatiques, pensent déjà à l'avenir. "Les 1 500 travailleurs qui resteront seront des pigeons", lance l'un d'eux. "Tous les rôles vont être redistribués et ça ne va pas rigoler. Ils travailleront encore trois mois pour vider les chaînes de production, puis l'usine fermera. Si les gens sont un peu malins, ils s'en iront. Moi, je prends une prime et je me casse." Un autre vient conforter cette opinion : "C'est clair. A 1 500, ils vont aller faire les imbéciles. Impossible que ça se termine bien en étant si peu nombreux puisqu'il faut sortir 200 000 véhicules par an pour que l'usine soit rentable !" . La tension est palpable, même si tout le monde reste d'une correction exemplaire. Seule déprédation : une Volkswagen Polo inachevée, sortie de la chaîne, maculée de lait et de café, gît derrière la barrière de l'entrée de l'usine, comme un symbole de l'opinion que certains travailleurs ont désormais de leur employeur.

Parmi les sujets de discussion les plus fréquents, les conditions financières de la restructuration. Quel sera le montant de la prime de départ ? Beaucoup s'en inquiètent mais nul ne peut fournir une réponse claire. Par contre, quelques ouvriers sont soulagés lorsqu'ils apprennent que cette semaine sera normalement payée par l'entreprise. "Les employés sont avec nous : ils sont aussi touchés par la restructuration", commente l'un d'eux. "Ils ont donc dit qu'ils paieraient cette semaine comme une semaine de travail."

Rendez-vous à 10h à l'usine

Vers midi, environ deux cents travailleurs sont sur le site. Et presqu'autant de journalistes. Tout le monde s'observe, on écoute ceux qui répondent aux interviews, on se réchauffe comme on peut, qui près du feu, qui en buvant une canette de bière, qui en prenant une soupe offerte par les services communaux. Car la commune de Forest est solidaire. La bourgmestre, Corinne De Permentier, se multiplie entre les rencontres avec les syndicats et les réunions de crise avec les responsables de la sécurité. "Je suis là pour deux raisons", explique-t-elle. "D'une part, je veux montrer la solidarité de notre commune par rapport à cette crise, en comblant les besoins de première nécessité, en fournissant du potage et du café pour remonter un peu le moral des travailleurs. D'autre part, en tant que responsable de la sécurité sur le territoire communal, je dois veiller au maintien de l'ordre. En ce moment, tout se passe très bien. J'ai demandé à ce que les forces de l'ordre restent discrètes."

Précaution utile, vu la sensibilité à fleur de peau de certains travailleurs. "Ils ont prévu des combis de flics avec des chiens", raconte l'un d'eux, interloqué. "Ils ont même fait appel à la police d'Anderlecht. Faut quand même pas prendre les gens de VW Forest pour des criminels !". De fait, tout reste calme aux abords de l'usine. Mais un peu plus tard dans l'après-midi, la bourgmestre est en pleine effervescence, visiblement inquiète. "On m'annonce un déplacement des travailleurs entre l'usine et Forest National demain matin ", dit-elle. "Ça nécessiterait un tout autre dispositif de sécurité !". Après le rendez-vous fixé aujourd'hui à 10h sur le parking de l'entreprise, les syndicats proposaient au personnel de se rendre à Forest National pour leur communiquer les informations en leur possession. Une option finalement écartée pour des raisons de sécurité. Certains travailleurs resteront sur place, par crainte que la direction ne ferme l'usine, ce qui les priverait d'un moyen de pression : la détention de l'outil de travail.

Le calme régnera-t-il ce mercredi ? Un responsable syndical confie qu'il ne peut pas garantir la maîtrise de ses troupes après la communication de ce matin.

© La Libre Belgique 2006