Entreprise

Didier Bellens est décédé, dimanche, des suites d’un long combat contre le cancer. L’homme, âgé d’à peine 60 ans, aura été une des figures emblématiques du monde économique belge des années 2000.

Entrée en bourse et télévision digitale

L'opérateur de télécoms Proximus a rendu hommage à son ancien administrateur délégué, Didier Bellens, décédé. "C'est sous sa direction que Belgacom est entré en Bourse et que la société a lancé en Belgique la télévision digitale interactive", rappelle l'actuelle CEO et successeur de Didier Bellens, Dominique Leroy.

"Dans ces moments difficiles, les pensées du conseil d'administration, de la direction et du personnel de Proximus vont à la famille et aux proches de Didier Bellens", ajoute la patronne de Proximus.

Dans l'ombre d'Albert Frère

Adulé par les uns, méprisé par les autres, Didier Bellens ne parvint jamais à faire l’unanimité. Brillance et arrogance : les deux mots ont été maintes fois associés lorsqu’il s’agissait, pour les médias, de cerner sa personnalité. La brillance d’un patron doué d’une intelligence financière, presque mathématique, construite durant de longues années passées dans l’ombre du milliardaire belge Albert Frère, le maître du Groupe Bruxelles Lambert (GBL). Mais aussi l’arrogance d’un homme qui, ayant atteint les plus hautes fonctions chez RTL Group et Belgacom, pensait parfois tout savoir mieux que les autres, qu’ils soient collaborateurs directs, administrateurs ou ministres. Au point de provoquer, fin 2013, sa chute au sommet de l’opérateur télécoms historique en déclarant, à l’occasion d’un déjeuner dans un cercle d’affaires bruxellois, que l’Etat, actionnaire de Belgacom à hauteur de 53,5 %, était le "pire des actionnaires". "C’est même pire que ce que je n’aurais cru. Au gouvernement, ils sont en conflits d’intérêts permanents. Entre le ministre de l’Economie qui défend les consommateurs, le ministre des Finances qui cherche à faire rentrer de l’argent dans les caisses, le ministre bruxellois de la santé qui estime que la 4G, c’est mauvais pour la santé des Bruxellois…", avait-il alors lancé. Des propos qui avaient provoqué la cassure définitive entre le monde politique et le ministre de tutelle de l’époque - le socialiste Jean-Pascal Labille - et celui qui aura été, pendant plus de dix ans, l’homme fort de Belgacom et de 15 000 employés.

Cet épisode avait trouvé sa place après d’autres polémiques, notamment sur la question sensible du salaire du CEO. Une question de gros sous qui avait amené Laurette Onkelinx, alors ministre de la Santé, à parler "d’addiction à l’argent"dans le chef de Didier Bellens… L’homme en fut certainement meurtri, d’autant qu’il avait également été soupçonné - un dossier finalement classé sans suite - de conflit d’intérêts lors de la vente d’un immeuble de Belgacom à la société immobilière Immobel, dont il était devenu administrateur.

L’homme public, l’homme privé

Brillance et arrogance caractérisaient donc assurément Didier Bellens. Mais cela suffit-il à dire qui il était vraiment ? L’homme, père de trois enfants, était forcément plus complexe. Quel type de patron était-il ? Quel était son mode de gestion ? Quels rapports entretenait-il avec le monde politique ? Les témoignages n’affluaient pas pour répondre à ces questions. Personne n’osait vraiment prendre le risque de s’exprimer alors qu’il trônait encore au sommet des tours de l’ex-Belgacom. "Celui qui parle en interne est mort ! Adressez-vous à un porte-parole", nous confiait, fin 2013, un cadre supérieur travaillant pourtant depuis plusieurs années avec Didier Bellens. Les témoignages, toujours anonymes, émanaient avant tout d’anciens collaborateurs ayant, le plus souvent, fait les frais du "boss".

En dehors de conférences de presse soigneusement cadenassées (lors desquelles il se réfugiait derrière les chiffres et évitait toute déclaration tapageuse), les occasions d’entrer en contact avec Didier Bellens étaient rares. Et quand il voulait s’exprimer, il choisissait le média, voire le journaliste, qui recueillerait ses propos. L’ambiance y était alors plutôt décontractée. On avait face à soi un homme souriant, précis, presque convivial, à mille lieues des qualificatifs dont l’affublaient ses multiples (anciens) collaborateurs : cassant, hautain, cynique, dégradant, dédaigneux… Et on en passe ! "On vous décrit comme un poisson froid", l’avait-on prudemment interrogé lors d’un déjeuner informel. "C’est possible. Mais demandez plutôt l’avis de mes amis à ce propos. Dans les activités professionnelles, j’ai une attitude différente." Ces amis, précisément, louaient un homme "intelligent, travailleur, honnête et fidèle".

Dans le cadre professionnel, c’était une tout autre histoire. L’homme était rude, parfois brutal. Dès son arrivée chez Belgacom en février 2003, dans la foulée du décès inopiné du charismatique John Goossens, il n’avait pas hésité à faire le ménage parmi les cadres supérieurs. Il rééditera l’opération quelques années plus tard, menant une véritable "chasse aux sorcières" contre tous ceux qui avaient osé lui résister, même timidement. La liste des départs - généreusement indemnisés - fut longue.

Garde rapprochée

Didier Bellens s’était rapidement entouré d’un cercle restreint de personnes lui étant totalement dévouées, 24 heures sur 24. Ils avaient pour noms Concetta Fagard (conseillère personnelle), Pierre-Eric Evrard (chargé des clients "VIP"), Philip Neyt (qui avait permis à Bellens de se constituer un réseau au nord du pays). Bellens avait le besoin d’être protégé, presque materné, au point de se couper des autres et des réalités de l’entreprise qu’il dirigeait depuis le 27e étage des "tours".

Au sein du conseil d’administration, où Didier Bellens a dû longtemps faire face à quelques ennemis féroces (dont Theo Dilissen, Maurice Lippens et Georges Jacobs), le patron de Belgacom pouvait compter sur quelques soutiens indéfectibles, comme Michel Moll. Au sein de la direction, il avait aussi quelques fidèles serviteurs, dont Ray Stewart (directeur financier) et Jean-Charles De Keyzer (cheville ouvrière de Belgacom TV, l’une des plus belles réussites de l’ère Bellens).

Très controversé sur le plan humain, Didier Bellens n’en était pas moins régulièrement félicité, dans le monde des télécoms, pour ce qu’il avait fait de Belgacom, à savoir un groupe diversifié (téléphonie fixe et mobile, Internet, télévision numérique, etc.), très stable sur le plan social et solide sur le plan financier (l’Etat belge, actionnaire majoritaire, étant le premier à en tirer profit !). "C’est un fin stratège et un grand financier", reconnaissaient d’ailleurs ses pires ennemis. Didier Bellens, lorsqu’il fut appelé par le ministre des Entreprises publiques Rik Daems - avec la bénédiction d’Elio Di Rupo - à reprendre les rênes de l’ex-RTT, avait eu l’intelligence d’intégrer à la perfection la triple attente de l’Etat actionnaire. Un : définir un cap stratégique visant à faire entrer Belgacom dans le monde de la convergence des technologies. Deux : dégager des résultats financiers solides afin d’engranger des dividendes généreux. Trois : assurer la paix sociale au sein de l’entreprise. De ce point de vue, le bulletin remis chaque année par Didier Bellens aura toujours frisé la cote d’excellence.

Capitaine d’industrie, mais…

Alors, comment en était-on arrivé à un tel climat aussi délétère qui, fin 2013, conduisit ce "premier de classe" vers la porte de sortie ? Lorsque, à l’été 2008, Didier Bellens fut assuré de rempiler à la tête du groupe pour un second mandat de six ans moyennant une baisse drastique de son "package salarial", il y eut clairement une cassure. Car, autant son premier mandat (2003-2008) fut marqué du sceau de la réussite (introduction en Bourse parfaitement menée, investissements massifs dans les infrastructures de réseau, intégration de Telindus, Proximus et Skynet, lancement de Belgacom TV…), autant le second s’avéra chahuté et décevant. Et lorsqu’il fut poussé en dehors du groupe, Didier Bellens était un homme controversé et isolé.

Didier Bellens fut souvent décrit comme un grand "capitaine d’industrie". Mais ce qu’il avait oublié, c’était d’être aussi un grand "capitaine d’équipe". Pour lui, le match se termina le 15 novembre 2013, jour de sa révocation par le gouvernement Di Rupo. Didier Bellens, l’homme, allait s’engager dans un combat judiciaire (il réclama, en vain, 5 millions d’euros d’indemnités). Mais, surtout, un combat contre le cancer qui l’a emporté ce 28 février 2016.