Entreprise

VISITE

Place du Trône, numéro un. Peut-on trouver plus prestigieux comme adresse de siège social que celle de Tractebel? Comment dès lors s'étonner que le bâtiment qui s'y trouve a une histoire assez exceptionnelleet parfois dramatique?

Ce bâtiment d'environ 4500 m2 date du tout début des années 30. C'est en 1929 que le bureau d'études Electrobel (qui fusionnera en 1986-1987 avec l'électricien Tractionel pour former Tractebel) acheta l'Hôtel Britannique et quelques maisons adjacentes pour 15 millions de francs belges de l'époque. Il le fit détruire et fit construire le nouveau siège. Elle était bel et bien finie la belle époque du luxueux hôtel Britannique qui visait les riches étrangers par le slogan «on y parle toutes les langues». A l'époque, une nuit se payait 2 fr 50!

Le siège d'Electrobel fut conçu par les architectes M. Polak et R. Théry en 1929-1930. Son architecture de style Beaux-Arts fut inspirée du Palais royal tout proche (1). L'immeuble fut achevé en 1932. Il a été agrandi à deux reprises (en 1951 et en 1962-1965), notamment du côté de la rue de la Pépinière.

Ce bâtiment occupe un emplacement assez unique à Bruxelles. De son bureau, l'actuel patron Jean-Pierre Hansen peut admirer la fameuse statue équestre de Léopold II qui fut réalisée en 1924 par le sculpteur Vinçotte et inaugurée en 1926 par Albert Ier. Pour la petite histoire, la presse de l'époque ne fut pas toujours très tendre à propos de cette statue. Léopold II «aura toujours, excusez-nous, son arrière train dans le vide», écrivait le «Pourquoi Pas». Pour certains journaux, le peuple n'aimait pas cette statue où l'on ne retrouvait pas le vrai Léopold II (2).

L'histoire du bâtiment connut un tournant tragique au moment de la Seconde guerre mondiale. Et on pourrait presque penser que la direction d'Electrobel l'avait pressenti. Le 15 mai 1939, un an avant l'invasion allemande, elle avait décidé de faire construire un abri dans les sous-sols. Celui-ci fut aménagé pour abriter 150 personnes et complété par un équipement de masques à gaz, combinaisons ignifugées, appareils de réanimation etc... L'occultation totale du bâtiment fut également prévue (3).

Or, dès juin 1940, le bâtiment de la place du Trône fut réquisitionné par l'envahisseur allemand qui y installa l'Oberfeldkommandatur et le Q.G. du général von Falkenhausen, institué gouverneur de la Hollande, de la Belgique et du Nord de la France. Electrobel fut repoussé dans les combles et l'arrière du bâtiment. Une partie du personnel (300 personnes à l'époque) dut déménager dans des locaux rue de Namur et avenue Marnix.

Dans la nuit du 3 au 4 septembre 1944, la Résistance ayant entendu quelques jours auparavant sur les ondes de la BBC le message codé et tant attendu «la jonquille jaune est en fleur», attaqua avec ses faibles moyens le bâtiment. Appelée à la rescousse par la Résistance, l'armée britannique pointa le canon d'un de ses chars vers la façade principale et commença à canarder. Un deuxième char pilonna la façade côté Régent. Fortement abîmé, le bâtiment fut restauré en 1949.

Quelques travaux ont encore été faits depuis. En 1986-1987 au mo- ment de la fusion entre Tractionel et Electrobel, la cour intérieure qui était à ciel ouvert fut couverte et est devenue ce qu'on appelle aujourd'hui l'atrium. C'est dans cet atrium qu'eut lieu un autre moment fort de l'histoire de Tractebel: la conférence de presse qui confirma en mars 1999 le départ du bouillon patron Philippe Bodson. Lequel montrait trop de résistance vis-à-vis de l'actionnaire français Suez.

Sans être cliquant, le bâtiment où travaillent actuellement 384 personnes a gardé toute sa superbe. Même si en raison de son histoire, il n'a pas le côté fonctionnel d'autres bâtiments. Le grand hall d'entrée en marbre a fière allure.

Les derniers grands travaux de réaménagement remontent à l'année 2000 quand fut installé l'air conditionné. Et l'abri construit en 1939 sert aujourd'hui de coffre fort. Au premier étage, se trouve toujours la haute direction du groupe, à commencer par le bureau de Jean-Pierre Hansen, devenu aussi numéro deux de la maison-mère Suez.

Assez étonnamment, Suez a décidé fin 2002 de vendre le patrimoine immobilier bruxellois de Tractebel et donc le prestigieux n° 1 place du Trône. Ce sont 75000 m2 de bureaux, 2500 de logements, un petit millier de parkings répartis en 6 complexes immobiliers qui ont été cédés à Axa Belgium pour un montant estimé entre 200 et 240 millions d'euros. Officiellement, ce «sale & lease back» (vente assortie d'un bail longue durée) s'inscrivait dans une gestion active du patrimoine. Mais, il avait aussi lieu à un moment où Suez essayait par tous les moyens de réduire son lourd endettement...

(1) Source: Le patrimoine monumental de la Belgique. Bruxelles. Volume 1/Tome B. Pentagone E-M. Pierre Mardaga. Editeur 1993. Liège.(2) Source: Bruxelles, 1000 ans une histoire capitale. Jacques Dubreucq. Volume 7.(3) Source: le Journal d'entreprise Intercom-Electrobel et Histoire d'Electrobel. Albert de Bouwer.

© La Libre Belgique 2003