Entreprise

Marc Luyckx Ghisi, membre du SEL de Beauvechain, est aussi un visionnaire averti. Il a conseillé pendant dix ans Jacques Delors et Jacques Santer à la "Cellule de prospective" de la Commission européenne. Selon lui, le SEL donne des indications sur les prochaines évolutions du système économique.

En quoi le SEL est-il un modèle de changement socio-économique ?

C’est un système qui intègre une monnaie non bancaire, c’est-à-dire non créée par les banques, à l’instar des monnaies alternatives qui circulent déjà dans notre économie : par exemple, les "Miles" émis par les compagnies aériennes, ou les points offerts par les grandes surfaces En octroyant ces points, les entreprises créent de la monnaie qu’elles donnent aux consommateurs, qui peuvent à leur tour l’échanger pour obtenir des produits, par exemple des voyages ou des casseroles. Parfois aussi des réductions de prix C’est ce que j’appelle une monnaie "post-industrielle". Il est probable qu’à l’avenir elle remplace la monnaie bancaire.

Quelle est alors la nouveauté apportée par le SEL ?

Des études ont montré qu’un système de flux complexe était d’autant plus durable, qu’il reposait sur deux variables structurelles : la diversité et l’interconnectivité. La monnaie du SEL repose sur cette notion d’interconnectivité. Elle fait circuler dans un réseau de citoyens, des échanges de biens et services et ne permet pas d’en accumuler au-delà d’une certaine limite. L’objectif dans le SEL est d’avoir un compte équilibré entre les services que l’on rend et ceux que l’on reçoit. Le système monétaire "post-industriel" fonctionnera probablement de cette manière en se basant sur l’échange et non l’accumulation. On change de logique.

Le SEL introduit aussi un autre type de lien social…

Le SEL a le pouvoir de lier les gens entre eux. Il introduit une dette entre les membres. Mais c’est une dette de nature humaine, non monétaire. La banque, à l’inverse, attache ses clients à elle, en les obligeant par exemple à rembourser un emprunt. Mais elle n’établit pas de lien. Certaines marques comprennent déjà la nécessité d’utiliser des monnaies alternatives pour lier les clients à elles. Ce sont ces fameux points de fidélité. Une manière de mesurer la performance des membres du SEL est d’évaluer leur compte en nombre d’échanges donnés et reçus. Cette nouvelle monnaie mesure donc la capacité à interagir en réseau.

Qu’entendez-vous par “post-industriel”?

Nous vivons un changement d’ère. On sort à toute vitesse de la société industrielle. On va vers une économie de la connaissance, c’est-à-dire dématérialisée. Bien entendu, il y aura toujours des usines. Et elles seront de plus en plus productives mais avec de moins en moins de main-d’œuvre.

Le SEL peut-il contribuer à changer le système économique actuel ?

Le SEL est une pièce du puzzle parmi d’autres. Il ne suffit pas à lui seul. Mais c’est une indication peut être de ce vers quoi le système peut aller. A l’avenir, mais c’est déjà le cas aujourd’hui, notre niveau de vie régressera inévitablement. Et je constate qu’un certain nombre de citoyens à travers le monde se tient prêt à changer les règles. Ce sont ce qu’on appelle des "créatifs culturels". Mais je crois aussi en la croissance qualitative, dématérialisée, d’une économie d’une autre nature.

Pourquoi alors le SEL ne suffit-il pas ?

Le SEL n’est pas capable de représenter l’ensemble de l’évolution monétaire mondiale. Une monnaie comme l’euro remplit plusieurs fonctions. En plus de permettre aux citoyens d’échanger des biens et services, elle donne à l’état la possibilité de se constituer un budget, pour les dépenses publiques, les services internationaux, etc. Jusqu’à preuve du contraire, on n’a jamais payé l’Etat en "bons" du SEL On n’a pas encore inventé cela. Et très peu d’économistes sont capables de penser ce nouveau système. Cette pensée ne s’imposera que s’il y a une crise énorme, par exemple un crash du dollar.