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ENQUÊTE

Depuis quelque temps déjà, l'hippodrome de Boitsfort est devenu un lieu branché de la capitale. Il est même en train de voler la vedette aux Jardins d'hiver, installés depuis 14 ans à un jet de pierre au coeur du Bois de la Cambre. C'est là qu'ont trouvé refuge `le quatrième jour´ et `les soirées de la Mezzanine´ qui rassemblent en fin de semaine une foule plutôt BCBG aux âges très divers, des moins de vingt ans aux plus de quarante... qui n'ont pas abandonné l'idée de faire la fête. Et tout ce beau monde ne se doute probablement pas qu'il se trouve dans un endroit qui a fait l'objet d'une bataille acharnée et qu'il risque de trouver porte close d'ici fin septembre. En effet, au terme d'une saga juridique de plusieurs années, la Région de Bruxelles-Capitale a obtenu gain de cause et a donc décidé de reprendre les choses en main.

Ce qui est arrivé à l'hippodrome de Boitsfort ne paraît d'ailleurs presque pas croyable et est un véritable écheveau où s'entremêlent des mondes très divers comme les instances politiques, les milieux de course de chevaux, quelques personnes peu scrupuleuses, sans oublier des `golden boys´ au nez fin.

C'est en 1995 que la Région de Bruxelles-Capitale prend pleinement conscience de son rôle de propriétaire de ces 28 hectares en bordure de la forêt de Soignes. Elle le réalise car un beau jour, elle reçoit un coup de fil de quelqu'un qui lui apprend que la Société royale d'encouragement de la race chevaline (SRE), une ASBL qui exploite les hippodromes de Boitsfort et de Groenendael dont elle est propriétaire des bâtiments, est mise en liquidation volontaire.

C'est avec les lois de 89 que l'hippodrome de Boitsfort, qui contrairement à ce que son nom indique se trouve sur la commune d'Uccle, est entré dans le patrimoine de la Région bruxelloise. `Mais aucun service de l'Administration n'en était gestionnaire´, explique Vincent Rongvaux, responsable administratif à la Régie foncière. Il faut dire que la convention, qui à l'époque était signée avec le ministère des Finances, déchargeait la SRE jusqu'en 2004 d'un paiement de loyer. Et cela en échange des travaux de déminage faits sur les hippodromes.

`A partir de 1995, on a commencé à suivre le dossier de plus près puisqu'il y avait une liquidation volontaire. On a pris contact avec le liquidateur. Il nous a menés en bateau. Il avait passé une série de conventions avec des tiers sans accord de la Région´, explique Vincent Rongvaux. La seule sous-location pour laquelle la Région avait donné son accord était celle du golf (9 trous et un practice), qui a ouvert ses portes en 1988 au moment où des courses étaient encore organisées.

Le jugement de l'actuel liquidateur, John Vandenheuvel, nommé par la justice fin 1999 suite à une plainte de l'ONSS, n'est pas moins sévère à l'égard de l'ancien liquidateur. `Le dossier est très lourd car le précédent liquidateur n'a pas fait correctement son travail. Il a d'ailleurs été condamné par défaut à me garantir contre toutes les éventuelles plaintes contre moi´, explique-t-il.

Ne trouvant pas `une solution honorable´, avec l'ancien liquidateur, la Région décide d'intenter `une action en résiliation de la convention de location´, raconte encore Vincent Rongveaux. Cette action est motivée par trois raisons: la destination des lieux - l'organisation d'au moins 28 courses par an - n'est pas respectée, l'état de délabrement des installations et les contrats de sous-location conclus sans l'accord de la Région.

Il est clair qu'on n'en serait pas arrivé là si le monde des courses n'avait pas autant souffert du succès des jeux de hasard comme le Lotto ou le Joker (lire ci-dessous).

Mais la partie est loin d'être gagnée pour la Région. Elle perd dans un premier temps devant la justice du canton d'Uccle qui estime que la situation n'est pas suffisamment grave pour mettre les gens dehors. Elle ne se désarme pas. Il y a quelques mois, elle gagne en appel. Le tribunal de première instance prononce la résiliation de la convention en précisant que tous les occupants ont jusqu'au 30 septembre pour quitter les lieux.

Une décision qui provoque un certain émoi auprès de tous les sous-locataires. Les trois principaux sous-locataires sont le golf qui paie un loyer légèrement supérieur à 2 millions de francs belges par an, la société Antinea (essentiellement axée sur le secteur Horeca) qui paie un loyer, dit-on dérisoire, et le Jockey-Club (la fédération des courses au galop).

Vincent Rongvaux se veut toutefois rassurant. `Il n'y a pas de raison de mettre tout le monde dehors. On va proposer à certains des conventions à titre précaire en attendant d'avoir le projet définitif´, explique-t-il. Le golf et le manège sont sûrement du bon côté de la barrière.

La société Antinea qui sous-traite notamment avec `les soirées de la Mezzanine´, le cirque Il Florilegio ou encore les foires de jardins ou d'antiquités se sent, elle, à raison menacée. Certaines sous-locations en particulier pour des activités de boites de nuit n'ont pas l'air du tout de plaire à la Région qui a de sérieux soupçons sur le respect des règles en matière de sécurité (incendie,...) et qui ne voit pas non plus d'un très bon oeil les plaintes des riverains pour tapage nocturne.

Mais la société Antinea ne s'avoue pas vaincue. Elle est en train de consulter des avocats pour voir si elle ne va pas aller en Cassation (dernier recours possible) pour ainsi pouvoir profiter de son bail qui court jusqu'en 2008, explique Carl Neyrinck, un de ses associés.

Quant aux sociétés qui sous-louent à Antinea, elles sont déjà en train de se positionner notamment auprès de la Région et auprès des deux ministres Jos Chabert et Willem Draps qui, dit-on, se disputent quelque peu la tutelle de ce dossier important.

Personne ne veut évidemment abandonner une telle montre en or. `L'endroit est assez fabuleux; il associe une situation géographique très privilégiée à du parking et à une infrastructure agréable´, explique Yannick Kalantarian, administrateur délégué de la société Puzzle qui s'occupe de la venue à Bruxelles d'Il Florilegio (et aussi notamment de la Foire du midi). `Le site peut se prêter à plein d'activités. Je n'ai pas envie de quitter maintenant´, souligne aussi Benoit Sauvage, l'homme qui est derrière les Soirées de la Mezzanine et qui a voulu `un peu y reproduire´ l'ambiance du Knokke-Out au Zoute dont il est un des propriétaires.

Ce lieu a donc aiguisé les appétits des investisseurs. Il fut question un moment d'y installer un casino. Certains ont pensé y accueillir des megas-concerts à l'image de l'hipprodrome de Vincennes en France qui, grâce à une infrastructure polyvalente, a accueilli Madonna et ses dizaines de milliers de fans. Mais pour cela, il faudrait avoir des tribunes capables d'accueillir plusieurs milliers de personnes. `Les gens se sont mis à rêver autour de l'hippodrome dans des projets plus farfelus les uns que les autres mais sans bien connaître le dossier´, raconte un des intervenants. Mieux, `les groupes qui ont de l'argent ont cru qu'ils allaient forcer le politique´, ajoute-t-il.

On verra maintenant ce qui se passera après le 30 septembre.

© La Libre Belgique 2002