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La crise qui s’abat sur l’Allemagne en 1931 emprunte volontiers les couleurs de la tragédie grecque. Par son déroulement : elle frappe un pays qui a renoué, du moins en apparence, avec la prospérité économique. Par son dénouement : Hitler accède au pouvoir, porté par les flots d’une marée de chômeurs. Comme on le devine, ce scénario simpliste mérite quelques retouches.

Traditionnellement les ouvrages de vulgarisation décrivent la période 1924-1928 comme une période heureuse et saluent le retour à la prospérité après les terribles années d’après-guerre. Saignée démographiquement par le conflit (2 millions de morts auxquels s’ajoute une surmortalité de 740000 civils), perdant 10% de son territoire, abaissant la garde de son protectionnisme douanier, l’Allemagne devait en outre acquitter, selon l’article 231 du traité de Versailles, une indemnité de guerre fixée en 1921 à 132 milliards de Marks-or.

Née du financement de la guerre par la planche à billets, l’inflation se développa, en raison des pénuries alimentaires et des lourdes charges qui grevaient le budget de l’Etat (les pensions aux victimes de guerre notamment).

Du coup se déclencha, en 1923, une hyperinflation. Le pouvoir, il est vrai, jugea habile cette politique de facilité : elle allégeait la dette et la dépense publiques, favorisait les exportations et la concentration des grandes entreprises (couvertes contre l’érosion monétaire par les revenus en devises qu’elles tiraient des exportations), tout en montrant aux yeux du monde que le fardeau intolérable qu’imposaient les réparations plaçait l’Allemagne en situation d’insolvabilité.

La république de Weimar suspendit d’ailleurs ses paiements en novembre 1922. Cette politique put avoir d’heureuses conséquences. Le produit national brut (PNB) s’éleva de 7% par an, entre 1919 et 1922 et les exportations augmentèrent en volume. Et si la population s’accoutuma à aller acheter ses pommes de terre avec des brouettes de Marks, les salaires résistèrent à la baisse. Mais cela ne pouvait de toute évidence s’éterniser. Le coût des importations devenait intenable.

Les classes moyennes, mesurant la vulnérabilité de leur statut, s’alarmèrent et commencèrent à regretter l’heureuse époque de Guillaume II; les commerçants furent souvent ruinés; les agriculteurs connurent quelques difficultés - bien qu’ils aient pu à bon compte apurer leurs dettes en les réglant avec une monnaie dévaluée.

Après avoir laissé filer l’inflation, les autorités décidèrent donc de réagir. Limitant les dépenses publiques, menant une politique du crédit restrictive (qui obligea les Allemands à rapatrier les capitaux placés à l’étranger), elle créèrent des institutions bancaires transitoires chargées de restaurer la confiance. Le Reichsmark (1924) fut à nouveau gagé sur l’or et émis par une Reichsbank conviée à l’orthodoxie : la Banque centrale n’avait plus à financer le déficit de l’Etat; elle perdait le droit d’intervenir librement sur le marché des actions et obligations; ses billets devaient être couverts à hauteur de 40% en or ou en devises.

Enfin, le plan Dawes régla l’épineuse question des réparations, désormais garanties par des prélèvements sur les impôts (assis sur le sucre, le tabac, l’alcool ) ainsi que par des hypothèques sur les chemins de fer et les entreprises. En août 1924, l’hyperinflation ainsi jugulée, la république de Weimar renouait, semblait-il, avec la stabilité.

Pourtant, la réalité de ces brèves années se révèle moins brillante. Certes, le produit intérieur brut (PIB) augmenta passant, sur une base 100 (1913), de l’indice 79 en 1923 à l’indice 121 en 1929. Mais cette croissance fut limitée : en 1928, le niveau par habitant du produit national dépassait seulement de 9% les performances de 1913. L’économie allemande, en bref, souffrait de langueur. Certains historiens comme Knut Borchardt ont même parlé de "précrise".

Diminué par la guerre, menacé par de nouveaux concurrents, sclérosé par une cartellisation qui freinait la concurrence et l’innovation, le pays perdait des points à l’exportation - jadis son domaine d’excellence. Alors que l’Allemagne assurait 13% des exportations mondiales à la veille du premier conflit mondial, elle en couvrait à peine 10% au soir du Jeudi noir (le 24 octobre 1929).

Ces médiocres performances n’encourageaient pas les industriels à investir - l’investissement passa de 15% du revenu national (1910-1913) à 11% (1925-1929) - et les taux d’intérêt, souvent supérieurs à 9%, n’incitaient guère à l’emprunt. Certes, les capitaux ne manquaient pas. L’étranger, notamment les Etats-Unis, fournit ainsi quelque 25 milliards de prêts entre 1924 et 1928. Mais ces flux entretenaient la cherté du crédit, puisque les fonds n’affluaient que pour bénéficier de taux d’intérêt rémunérateurs. De plus, ces sommes étaient âprement disputées.

Faute de pouvoir s’adresser, pour son financement, à la Banque centrale, l’Etat emprunta. Les collectivités locales comme les Länder suivirent, afin de financer infrastructures, logements et dépenses sociales. En d’autres termes, les industriels furent victimes d’un effet d’éviction qui limita leur capacité à investir. Quand ils le firent, les perspectives moroses de l’économie allemande les poussèrent à rationaliser leurs investissements plutôt qu’à prendre des risques. Autrement dit, à remplacer les hommes par les machines plutôt qu’à accroître leur capacité productive.

Confrontés à des perspectives maussades, les employeurs poussèrent les feux de la modernisation, développant la taylorisation, la mécanisation et l’organisation scientifique du travail. Ce choix, précisons-le, était en partie dicté par le haut niveau qu’atteignirent les salaires entre 1918 et 1929 : ils accaparaient 46% du PNB en 1920-1925 et 62% en 1931. Certes, ce niveau n’était pas nécessairement excessif si l’on estime, comme certains historiens allemands, que la forte progression de la productivité compensait cette flambée.

Dans la Ruhr, un mineur extrayait 255 tonnes de charbon par an en 1925, 386 tonnes en 1932. Le nombre de gueules noires suivit en revanche un chemin proportionnellement inverse: le bassin recensait 400000 mineurs en 1913, 350000 en 1929, 190000 seulement en 1932. Le chômage fut donc une réalité avant le krach de Wall Street. Il frappait 8% de la population active en 1926, 6% en 1929, 9,5% en 1930

La tourmente financière, déclenchée à New York, mit deux ans pour s’abattre sur la république de Weimar. L’histoire est connue. Confrontés à leurs échéances, les prêteurs étrangers - américains avant tout - retirèrent leurs capitaux (le plus souvent prêtés à court terme). Faute de liquidités, la Danat Bank fit faillite le 12 juillet 1931, suscitant un mouvement de panique chez les épargnants, qui coururent retirer leurs fonds. Le système bancaire s’écroula alors tel un château de cartes.

La production industrielle chuta, divisée par deux entre 1929 et 1932. Et les entreprises, faute de crédit et de perspectives, licencièrent. En 1932, sur 18 millions de salariés allemands, 6 millions étaient au chômage complet, 8 autres millions au chômage partiel. Face à la gravité de la situation, le pouvoir s’employa d’abord à restaurer le système bancaire. Bloquant les comptes le 5 août 1931, offrant sa garantie à la Danat, rachetant, partiellement ou totalement certaines entreprises (la Dresdner Bank, par exemple), l’Etat imposa le contrôle des changes et accrut le taux de l’escompte.

Le chancelier Heinrich Brüning, par ailleurs, mena une politique de déflation fondée sur la baisse autoritaire des salaires et des prix. Il entendait ainsi rétablir la compétitivité à l’exportation tout en montrant aux puissances étrangères que le temps des manipulations monétaires était révolu - dans l’espoir également d’obtenir l’annulation des réparations. Sans doute instrumentalisa-t-il la crise pour rogner les avantages salariaux et sociaux que le monde du travail avait conquis durant l’entre-deux-guerres, comme le suggère l’historien Carl-Ludwig Holtfrerich.

Quoi qu’il en soit, cette politique échoua. Les exportations ne se redressèrent guère; le chômage frappait encore 6 millions d’Allemands en janvier 1933, un niveau d’autant plus intolérable qu’une faible proportion de chômeurs était indemnisée.

Une autre politique était-elle possible? Certains l’affirment, soulignant que Brüning aurait dû conduire une politique de reflation, fondée notamment sur le déficit budgétaire. Cependant, la loi de 1924 interdisait à la Reichsbank de consentir des avances à l’Etat et le pouvoir ne pouvait emprunter sur le marché des capitaux, vu des taux d’intérêt élevés - pas plus qu’il ne pouvait emprunter à l’extérieur dans un monde frappé par la crise.

Brüning ne disposait guère de marges de manœuvre. Le marasme économique suscité par la crise allait conduire Adolf Hitler au pouvoir. Le Parti national-socialiste (NSDAP), ébranlé par son semi-revers d’avril 1932, se remit en selle aux élections de juillet, avec 14 millions de voix et 230 sièges sur 607. Poussé par les milieux d’affaires et une frange de la droite conservatrice, Hitler accéda à la Chancellerie le 30 janvier 1933.

Sachant que la pérennité de son pouvoir dépendrait de sa capacité à solder la crise, le Führer s’employa à juguler le chômage. Non, comme on le dit trop souvent, en réarmant, mais en utilisant des armes somme toute classiques. Les femmes furent incitées à quitter le marché du travail, l’Etat leur offrant alors des prêts généreux ; la jeunesse fut conviée à effectuer un service civil puis militaire ; surtout, l’Etat mena une politique que l’historien anglais Richard Overy a qualifiée de "motorisation". A savoir : allier la construction de routes, de ponts et d’autoroutes au soutien apporté à une industrie automobile nationale protégée de la concurrence étrangère, ce qui permit de créer, entre 1933 et 1938, plus d’1 million d’emplois.

Durant l’année fiscale 1934-1935, ces mesures (1,6milliard de Reichsmarks) coûtèrent presque autant que le réarmement (1,9 milliard). Il faudra attendre 1936 pour que les dépenses militaires du Reich connaissent un envol qui ne devait plus se démentir; de 3,2 milliards de Reichsmarks entre 1935-1936 à 10,9 milliards pour 1937-1938, avant de bondir à 17 milliards à la veille de l’embrasement.

Ce bref récit appelle in fine trois remarques. D’abord, la crise de 1929 en Allemagne - de 1931-1932 pour être plus précis - s’est surajoutée à une situation déjà fragile, associant une conjoncture dramatique à une faiblesse structurelle.

La politique anticrise de Brüning, ensuite, s’explique par les marges de manœuvre limitées dont le chancelier disposait, mais aussi par des choix idéologiques privilégiant le capital aux dépens du travail. Avec également un objectif primordial aux yeux des gouvernants: obtenir la révision du traité de Versailles.

Enfin, arrivé au pouvoir grâce à la détresse sociale suscitée par un chômage de masse, Hitler a mené une politique anticrise fondée sur des grands travaux plutôt que sur un réarmement qui débutera véritablement en 1936. Les succès remportés aboutirent à la chute du chômage (il touchait 2,7 millions d’Allemands en 1934, 1,6 million en 1936), permettant de renforcer le pouvoir nazi.