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Avenue des Azalées à Rixensart. Un beau quartier près des grands magasins et du cinéma. Une villa anodine et défraîchie.

Nous voici pourtant au quartier général de l'Académie européenne d'Informatisation (AEI). Son président, Eduard Evreinov, 80 ans, de nationalité russe, nous reçoit sans sourciller. Il emmène le visiteur directement dans une pièce en contrebas. Son modeste bureau et son ordinateur représentent le campus de cette université virtuelle qui distribue des diplômes à tire-larigot et donne des migraines aux responsables de la Direction générale de l'Enseignement en Communauté française.

M.Evreinov a obtenu en 1999, grâce à un avocat anversois, la personnalité civile pour son Académie. Un an plus tard, il débarquait en Belgique avec un statut de résident étranger. Sa notoriété de scientifique est grande et prestigieuse. Il a obtenu le prix Lénine en 1957. Mais ce qu'il va entreprendre en Belgique, dans un pays où la protection des titres universitaires est couverte encore par une loi de 1933 et où règne une très grande liberté d'enseignement, relève de la plus grande plaisanterie.

Selon ses statuts, l'Académie est "une association internationale à but philanthropique, scientifique et pédagogique" qui n'a pas de but lucratif. Elle se propose, comme objectif suprême, "la formation d'un espace d'information mondial uni" et de dispenser des cours dans à peu près toutes les disciplines possibles, du cinéma jusqu'à la communication sous-marine.

Un moulin à diplômes

Mais surtout, l'Académie est ce que les Américains appellent un " moulin à diplômes ". En quelques années, l'Académie a distribué des centaines de diplômes à des gens qui, pour certains, n'avaient aucune qualification scientifique. Evreinov assure, sur ses multiples sites Internet, que pour recevoir un " Grand Doctorat " de l'Académie - appellation qui n'existe pas dans le monde universitaire belge -, il faut notamment avoir publié de 15 à 20 articles scientifiques et " trouvé une solution originale à un quelconque problème" . Il insiste sur le fait que les diplômes sont délivrés par des recteurs d'université.

A lire la liste des récipendiaires cependant, le bien-fondé de cette démarche paraît complètement fantaisiste et semble servir l'ego des heureux élus, généralement des personnalités importantes en Russie. Ainsi l'ancien dictateur du Turkménistan, Saparmourad Niazov, a reçu le grade d'académicien pour "son apport éclairé à la démocratie en Turkménistan"... On retrouve aussi les noms de l'ex-ministre russe Vladimir Boulgak et du maire de Moscou Youri Loujkov.

L'Académie - qui opère aussi sous le nom de World Information Distributed University (WIDU) - a également accordé en 2001 un certificat et une médaille à l'ancien secrétaire général de l'Onu, Kofi Annan qui a promis, dans une lettre de remerciement, de continuer à "aider à résoudre les problèmes globaux". Deux Belges - Pierre-Henry Wigny, aujourd'hui décédé, et Guy Massange de Collombs, pendant trois à quatre mois en 2000 - ont figuré parmi les membres fondateurs de l'Académie.

"La Belgique est un pays très libre pour moi", dit Eduard Evreinov. "J'essaie d'introduire un nouveau système en Belgique. Mais c'est très difficile. Le gouvernement belge ne le veut pas. Nous n'avons pas de diplômés en Belgique", assure-t-il.

Malgré de nombreuses lettres de requête, Evreinov n'a jamais reçu la moindre agréation de la Communauté française. Il n'a pas plus obtenu la naturalisation belge, étant, dit-il, "trop vieux et un peu sourd".

© La Libre Belgique 2008