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Sauf à ne pas voir l’évidence, le changement climatique est désormais le plus grand défi auquel l’humanité est confrontée. Apporter des réponses efficaces à ce défi implique des changements économiques et sociaux sans précédents. Une nouvelle économie politique doit voir le jour et réaffirmer la place de la réciprocité et de la redistribution dans un programme démocratique rénové tout en œuvrant à la compréhension des activités non régulées.

Intitulé "Emplois verts : pour un travail décent dans un monde durable, à faibles émissions de carbone", un récent rapport du Programme des Nations unies pour l’environnement souligne l’importance de la prise en compte du secteur informel. En effet, transformer nos modes de production, réduire nos émissions de carbone et lutter contre le changement climatique impliquent d’observer et de décrire la pluralité et la complexité du secteur informel. Notamment lorsque l’on sait que ce secteur constitue l’essentiel du produit national brut et des emplois dans les pays en développement. En Inde, par exemple, bien que le gaspillage énergétique et matériel soit en grande partie le fait des grandes entreprises privées enregistrées et des entreprises d’Etat, les deux tiers de l’activité économique et, en moyenne, plus du neuf-dixièmes des revenus des foyers indiens se situent en dehors du contrôle de l’Etat et de sa régulation.

Quid du financement de ce secteur ? Malgré de multiples programmes d’inclusion financière mis en place depuis le milieu des années 1960, le financement du secteur informel dépend encore fortement de prêteurs privés, d’associations d’épargne et de crédit et non de banques commerciales privées et publiques régulées par une Banque centrale. Or cet espace monétaire et financier échappant au contrôle de l’Etat peut amener des acteurs bien intentionnés à proposer des solutions peu adaptées et n’incitant pas au renouvellement et au dépassement nécessaire.

Récemment, le Forum des innovations financières pour le développement, à Paris, récompensait des projets promouvant de nouvelles idées de mécanismes financiers. Parmi les vingt projets finalistes (sur 800 candidatures), on s’interrogera, par exemple, sur le concept de "prêt hypothécaire environnemental". En faisant dépendre l’accès au crédit d’une communauté (de pêcheurs, par exemple) à la qualité d’un bien environnemental (les ressources halieutiques), ce type de projet transfère l’ensemble des responsabilités de la lutte contre la surexploitation d’une ressource naturelle au niveau local.

Néolibéral par essence, ce type de programme d’aide au développement reflète le changement de paradigme de ces vingt dernières années. Ainsi, une économie du développement orientée principalement par des analyses institutionnelles a laissé place à une économie néoclassique minimisant l’importance des éléments institutionnels face aux solutions optimales. Plutôt que de faciliter l’émergence ou de consolider des structures institutionnelles démocratiques, coopératives et solidaires, ce type d’action affaiblit l’Etat et transfère les responsabilités sur l’individu.

Selon l’expression consacrée, l’Etat ne fait plus, il fait faire. Il abandonne ses responsabilités, sa dimension politique. A la suite des travaux de K. Polanyi, nous savons que les trois formes d’intégration structurant les interactions économiques sont la réciprocité, l’échange marchand et la redistribution; la redistribution étant à la charge de l’Etat et l’échange marchant perçu comme destructeur puisque s’appuyant sur la demande et non les besoins. Pourtant, les acteurs du champ de l’économie du développement semblent oublier qu’à force de laminer, de manière volontaire ou par ignorance, les formes liées à la réciprocité et à la redistribution, ils favorisent l’accroissement des inégalités, les tensions sociales et communautaires, etc.

Lutter contre le changement climatique implique de repenser nos catégories économiques, de nous extraire de nos catéchismes universitaires prônant les solutions de marché comme seules formes possibles de modélisation de nos actions. Une nouvelle économie politique cherchant à dépasser les antinomies primaires des sciences sociales en termes d’individu et de société doit voir le jour. Sans elle, les enfants de nos enfants ne connaîtront peut-être pas la possibilité d’exprimer leur esprit critique.