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C’est quasiment sous les fenêtres de la Commission européenne à Bruxelles que s’est tenue jeudi une conférence-débat sur la crise du lait. Une Commission largement conspuée par les agriculteurs européens pour ne pas prendre de mesures structurelles d’aide aux producteurs en grande difficulté. Organisée par diverses associations agricoles, la conférence a réuni, en tant qu’intervenants, deux (ex-)agriculteurs belges et un indien.

Yvon Deknudt est éleveur laitier à Braine-le-Comte depuis 1985, membre actif du syndicat agricole Fugea et de la coopérative Fairebel, qui permet aux producteurs de lait belges de vivre décemment de leur travail. "J’ai connu la première crise du lait en 1989. Je me suis ensuite lancé avec ma femme dans la transformation de mon lait en beurre et c’est cela qui nous a sauvés" , raconte-t-il.

Son fils ne veut pas reprendre la ferme

En 1984, l’Europe met en place le système des quotas laitiers qui vont stabiliser les prix. Il a été levé en 2015. "En 2007-2008 , je pensais que la levée des quotas serait une bonne chose. Mais plus maintenant. Vu les prix payés au litre, mon fils n’a aucune intention de reprendre mon exploitation" , signale Yvon Deknudt. Sa solution pour sortir les agriculteurs de l’ornière ? "Il faut réguler la production. Je suis très pessimiste quant à l’avenir si on ne le fait pas."

Henri Lecloux vient de Thimister dans le Pays de Herve. Pendant quarante ans, il a cogéré une ferme laitière de 150 vaches avec trois associés. Il occupe sa retraite en militant notamment au sein du Mouvement d’action paysanne. Il se souvient que les difficultés sévères ont commencé en 1999, à la crise de la dioxine. "On était carrément dénigré et on avait du mal à vendre notre lait." Henri Lecloux a récemment écrit deux lettres ouvertes à Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne pour lui faire part du désarroi des éleveurs laitiers. Il y détaille ce qu’il estime être "des fausses pistes" de solutions (la politique d’exportation de lait hors Europe, par exemple) et évoque "la fin de l’agriculture régionale" . Il suggère au Président d’en revenir aux fondamentaux de l’Europe, en créant un marché unique pour le lait et en optant pour la préférence communautaire. Henri Lecloux plaide aussi pour une régulation des marchés, une flexibilité de production pour chaque producteur, une maîtrise du processus d’industrialisation des fermes et l’encouragement d’exploitations à taille humaine.

Ces requêtes sont-elles réalistes, dans une Europe libérale ? "Je pense que ces demandes sont pertinentes, sans que je ne me fasse trop d’illusions. La Commission commet des erreurs d’orientation. Je mesure le décalage qu’il y a entre la Commission et la réalité, son déni de la douleur des gens. Elle est en train de rater sa chance de changer l’agriculture. Mais la pièce va finir par tomber. Il faut continuer le combat" , dit Henri Lecloux.

En fin de conférence, une fonctionnaire européenne a divulgué deux informations susceptibles de donner un peu d’espoir aux éleveurs laitiers. "Il y a un accord au sein du Comité des régions sur un mode de régulation de la production de lait. Et Phil Hogan (le Commissaire européen à l’Agriculture, NdlR) a récemment reconnu devant le Comité que la crise du lait était structurelle et non conjoncturelle." Mais de là à ce que les choses évoluent rapidement…


Une situation absurde et dramatique en Inde

Importations. Kannaiyan Subramanian, en sa qualité d’ancien éleveur laitier dans le sud de l’Inde et militant de la cause paysanne, a été invité à participer à la conférence-débat. Il a exposé les ravages de la politique d’exportation de poudre de lait et de beurre par l’Union européenne en Inde, alors que son pays est le premier producteur mondial de lait. "L’Inde est un pays très agricole et cette agriculture, essentiellement paysanne et organisée en coopératives, suffit à combler tous les besoins intérieurs. Nonante millions d’Indiens possèdent quelques animaux à lait et 70 % d’entre eux vivent de cette production laitière" , explique-t-il. Pourtant, dès 2009, l’Inde s’est mise à importer des produits laitiers européens. 

Et paradoxalement, les autorités indiennes poussent les agriculteurs à produire toujours plus et donc à s’industrialiser. "Les produits laitiers européens sont vendus moins chers que les indiens. Les prix locaux dégringolent et ces importations privent les petits producteurs de travail" , signale Kannaiyan Subramanian, qui cite encore le chiffre hallucinant de 300 000 suicides d’agriculteurs indiens par an . Nous ne voulons plus de lait d’Europe ou des Etats-Unis, qui ruine nos paysans et menace notre mode de vie !" , lance-t-il.