Entreprise

Ils ont appris la mauvaise nouvelle par un mail envoyé par la direction deux heures auparavant. Les représentants syndicaux sont ensuite passés dans tous les services pour les inviter à rentrer chez eux. Et sur les 4000 personnes qui travaillent là, beaucoup obtempèrent, “par solidarité” ou “pour marquer le coup”. Les employés du siège des services opérationnels d’ING, dans le quartier d’Etterbeek à Bruxelles, qui quittent le bâtiment ce lundi matin ont la mine grave. Certains parlent nerveusement au téléphone avec leurs proches, d’autres fument une cigarette en petits groupes. Sous une banderole tendue au-dessus de la porte d’entrée on peut lire : “ING shame on you” (“honte à vous”).

Le personnel a reçu la consigne de ne pas communiquer à la presse mais, sous le couvert de l’anonymat, ils parlent de leur ressenti. “Tristesse”, “colère”, “choc”, “douche froide” sont les mots qui leur viennent en premier. “On s’attendait à une restructuration mais pas forcément de cette ampleur”, disent-ils presque tous. “Tout le monde est stressé et l’ambiance est très lourde. La Belgique paie le prix fort de cette restructuration”, indique cette employée du secteur informatique depuis 25 ans. Cette dame âgée de 52 ans s’inquiète pour son avenir. “J’ai une fille de 14 ans; je divorce; je suis en train de revendre ma maison et puis ça… Si je fais partie des licenciés, je vais avoir beaucoup de mal à retrouver un emploi, à mon âge.”

Beaucoup de cas de burn out

Un peu plus loin, un homme vapote. Il fixe la banderole. “Shame on you… Est-ce que ça vaut encore la peine de continuer ? Aucune raison économique ne justifie la décision d’ING. On nous dit qu’il faut faire encore plus de bénéfices mais où cela va-t-il s’arrêter ?”, lance cet employé de 49 ans, qui travaille à la gestion des risques et qui a fait toute sa carrière (27 ans) chez ING. “Le nombre de personnes qui sont en burn out ici, c’est énorme, et surtout au sein du management. La gestion du travail devient limite et on ne nous donne plus les moyens de faire notre travail correctement. On a déjà beaucoup trop de boulot. Comment vont faire ceux qui conserveront leur emploi pour gérer la surcharge de travail ?”

Une de ses jeunes collègues (32 ans) confirme. “On nous presse depuis des années; le personnel de mon équipe a été réduit de moitié mais pas la charge de travail. ING doit faire des économies, oui, mais à quel prix ? On veut automatiser les banques et, même s’il faut vivre avec son temps, on ne se rend pas compte qu’on joue avec l’argent des gens et qu’il n’y a plus de contact humain, plus de contrôle. Du côté du personnel, on a collaboré, mordu sur notre chique, accepté un gel des salaires et voilà le résultat ! Ca n’aura servi à rien. Je suis dégoûtée. ING qui se vante d’être ‘top employeur’ depuis trois ans, ça me fait rire”, dit-elle, amère.

Pour ce jeune homme de 28 ans, employé au secteur des payements, c’est la lassitude qui domine. “J’ai été engagé en 2014 et mon poste de travail a déjà été délocalisé trois fois. Mon contrat s’arrêtait de toute façon le 1er décembre.” Envisage-t-il d’ores et déjà de chercher un nouvel emploi ? “Oui, j’ai un entretien d’embauche demain, à l’Etat.”

L’angoisse de l’incertitude

Deux collègues du département “Securities” se dirigent vers la sortie. “C’est injuste ! ING Belgique est bénéficiaire et a versé 7 milliards d’euros à sa maison-mère”, fulmine la femme. “Et tout ça à cause de la digitalisation, alors qu’on nous demande d’être proches des clients”, ajoute l’homme. “Le plan de restructuration va s’étaler sur cinq ans. Quelle incertitude ! J’espère que les gens ne vont pas se laisser aller, tomber en dépression…”, glisse l’employée.

A quelques centaines de mètres de là, dans une agence ING, le guichetier nous informe du soutien moral des clients. “Ils compatissent.” Un client que nous interpellons n’est pas tout à fait du même avis. “On est dans une période de crise. Dans le quartier, il y a quatre agences ING sur un kilomètre. C’est trop.”