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ENTRETIEN

Enjeu planétaire par excellence, le pétrole est souvent entouré de mystère. C'est la raison pour laquelle, dans «La Face cachée du pétrole» (1), un ouvrage détonant qui vient de paraître, Eric Laurent, journaliste-enquêteur, auteur notamment de «La guerre des Bush» (200000 exemplaires vendus), se plaît à révéler « ce qui a été soigneusement dissimulé aux opinions publiques»: pourquoi le fameux choc pétrolier de 1973 n'était qu'une «manipulation», pourquoi les chiffres concernant les réserves mondiales de pétrole sont « totalement faux », pourquoi, six mois avant le 11 septembre 2001, en grand secret, des cartes de l'Irak sur lesquelles étaient tracées les futures explorations pétrolières servaient de documents de travail au vice-président américain Cheney et à des responsables pétroliers, etc.

Pourquoi le marché pétrolier est-il selon vous si opaque?

Le pétrole est une matière première stratégique qui conditionne non seulement notre vie, notre croissance et notre prospérité, mais aussi les guerres passées et à venir. Nous nous trouvons devant une guerre des ressources dont l'Irak est le signe avant-coureur. Le déclin de la production et des réserves coïncide avec une explosion de la demande et de la consommation. Pour six barils consommés chaque jour, un seul est découvert.

Les compagnies pétrolières ont investi près de 10 milliards de dollars ces dernières années pour trouver de nouveaux gisements. Pendant ce temps, elles n'ont réussi à trouver que l'équivalent de 4 milliards de dollars en ressources. On est dans une situation qui se creuse de plus en plus. Les Etats-Unis ont dépassé le «peak oil» depuis 1970 et la production américaine est devenue dérisoire, la mer du Nord est dans une situation de déclin absolu, etc. Les montants des réserves prouvées de pétrole sont totalement faux. Un exemple: par un simple jeu d'écriture, les pays de l'Opep ont augmenté leur production de 65pc en 1986! Ces chiffres ont été pris pour argent comptant, c'est le cas de le dire.

A qui profite le crime?

A beaucoup de monde! Les pays producteurs et les compagnies pétrolières ont tout intérêt à maintenir cette omerta sur l'état réel des réserves, en raison de leur importance géostratégique d'une part, de leurs réserves financières d'autre part. Le plus impardonnable à mes yeux, c'est le silence des pays consommateurs qui préfèrent faire le dos rond et tenir un langage lénifiant alors que les problèmes sont criants. Ce climat d'euphorie tranche avec le choc pétrolier sans précédent que nous allons connaître. Il va falloir apprendre à vivre sans l'or noir. Un changement en vue? L'économiste en chef de l'Agence internationale reconnaît enfin que « le pétrole, c'est comme une petite amie. Un jour, elle vous brisera le coeur. Il vaut donc mieux la quitter avant»...

La relève du pétrole se met en place. Trop lentement selon vous?

Incontestablement. Nous sommes piégés et sans véritable alternative.

Que pensez-vous de la thèse du complot pétrolier développée dans le film Syriana?

Les Américains ont tiré les ficelles sur le marché pétrolier pendant des décennies, c'est clair. Ce qui est intéressant dans Syriana, c'est qu'on voit les tensions s'exacerber au fur et à mesure que les pétroliers se rendent compte qu'il y a de moins en moins de brut. C'est cela la vérité.

1. «La Face cachée du pétrole», Ed. Plon. 410 pp. 19,50 €

© La Libre Belgique 2006