Les forêts, le bon plan pour les investisseurs ?

Charlotte Mikolajczak
Les forêts, le bon plan pour les investisseurs ?
©Jean-Luc Flemal

Une fois l'an pour l'un, deux fois pour l’autre, l’Office économique wallon du bois et la Fédération nationale des experts forestiers (FNEF) analysent les prix des bois vendus sur pied. Le premier pour les forêts publiques, qu’elles soient domaniales (régionales), communales, ou même appartenant à un domaine militaire, un CPAS, une fabrique d’église (soit 48,4 % des forêts de Wallonie). La seconde pour les forêts privées. "Et heureusement, nos statistiques concordent et nous avons globalement la même analyse", sourit Frédéric Petit, président de la FNEF et du Conseil supérieur wallon des Forêts et de la Filière bois, par ailleurs expert forestier. "Et ce, même si le public est obligé de passer par une vente publique, soumise à des contraintes plus sévères, au mieux, pour certains produits, à des adjudications restreintes après appel aux scieries spécialisées, ajoute Eugène Bays, responsable Stratégie et Prospective à l’Office économique wallon du bois, alors que les privés peuvent rester dans le gré à gré."

Pas du bulle sur le prix des arbres…

L’objectif est, bien entendu, d’avoir une idée précise des valeurs, au travers d’un baromètre ou de grilles de prix moyens. Et de pouvoir ainsi éclairer les candidats vendeurs, mais aussi suivre l’évolution des prix, connaître les tendances, prévenir une suroffre, voire se préserver d’une bulle. "Il est très difficile de savoir si telle ou telle essence a atteint un sommet, tempère Frédéric Petit. Parce que cela dépend de quantité de variables. Il n’y a pas un marché du bois mais plusieurs, selon les essences, les tailles, les usages (construction, mobilier, papier, panneaux, énergie…). Sans oublier des effets externes : le bois énergie est fortement lié à l’évolution du cours du pétrole, et celui des sciages résineux à la demande de la construction et de l’emballage (palettes)."

D’autant que des bulles sur les prix du bois sur pied, on en est bien loin. "Il y a 20 ans, le hêtre se vendait 200 euros/m³. Aujourd’hui, il est descendu au plus profond de l’abîme, à 70-75 euros/m³, reprend Eugène Bays. C’est une essence qui a beaucoup perdu de valeur, mais celle-ci, même basse, est actuellement stable. Sur les deux mêmes décennies, le chêne s’est toujours bien tenu, sauf en 2008, mais depuis 3 ans il a le vent en poupe, pression sur les prix à la clé (+20 à +25 % en 3 ans). Le cours de l’épicéa, la grosse artillerie des forêts wallonnes, est assez stable à 65-75 euros/m³ de moyenne pour les plus gros arbres en Ardenne. Le Douglas, moins répandu que l’épicéa, l’est aussi, à des prix très légèrement supérieurs à celui des épicéas pour les plus gros arbres. Quant au frêne, le marché reste bon, grâce à l’exportation."

… mais peut-être sur le prix des bois

Toujours est-il que si on regarde l’évolution globale des prix des bois sur pied depuis 8-10 ans, ce n’est pas folichon… Or, depuis 2008, le prix de l’immobilier forestier, du foncier, lui, explose, suivant une tendance diamétralement différente. "Le prix du foncier est resté stable pendant 25 ans, du début des années 80 à 2007, convient Frédéric Petit. Et brusquement, depuis 2008, il a pris de la valeur. Suite à la conjonction de deux tendances : le fort recul des Bourses, qui a refroidi nombre d’investisseurs, et, surtout, la baisse des taux d’intérêt sur les marchés à des niveaux historiquement bas. Et, tout à coup, un placement dans une forêt, jugé auparavant peu intéressant parce que ne rapportant que 2 à 3 % l’an par rapport aux 5 à 10 % d’une action ou d’une obligation, est devenu un investissement plus séduisant car… suffisamment rémunérateur. La forêt a suscité des vocations. Et les prix des fonds de bois (sol nu) se sont envolés, doublant, voire plus que doublant." De 1800-2500 euros/ha à 3000-5000 euros/ha, et jusqu’à 6000 euros/ha dans les régions les plus prisées. En tenant compte du bois sur pied, c’est-à-dire de la valeur du capital en croissance qu’il représente, il faut y ajouter une moyenne de 5000 à 10000 euros/ha selon la nature des peuplements, et jusque 30000 à 35000 euros/ha pour des vieux épicéas à maturité de qualité.

Si certains investisseurs acceptent de payer un peu plus, cela tient surtout "à ce qu’on appelle la valeur de convenance, soutient Frédéric Petit, liée à sa localisation en ce qu’elle permet d’agrandir une parcelle ou une chasse, ou pour une question d’agrément, les propriétaires voulant en profiter personnellement." "Et puis ce n’est pas parce que le prix de telle essence s’envole aujourd’hui que, lorsqu’il s’agira de couper les arbres, il en sera toujours de même, complète Eugène Bays. Car on coupe idéalement non en fonction du prix, mais bien sur base d’une logique de production, selon l’évolution du peuplement."

Les forêts, le bon plan pour les investisseurs ?
©IPM
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SylvaFund, un fonds pour mutualiser la gestion

Les forêts, le bon plan pour les investisseurs ?
©Luc Viatour

Ce ne sont pas les forêts qui manquent en Belgique, à tout le moins en Ardenne. Et ce ne sont pas non plus les investisseurs qui font défaut. Au contraire, ils sont davantage encore que par le passé intéressés par l’immobilier, ce que sont aussi les forêts. S’il y a un problème, c’est peut-être en termes de gestion : certains propriétaires ne savent pas s’en occuper, voire à qui s’adresser.

Fort de ce constat, et parce qu’il s’était déjà fait la main sur la création d’un fonds privé rassemblant des biens en viager (ViagerFund), Philippe Verdonck a imaginé, avec un ami de longue date, Jacques Litwak, quelque chose d’approchant dans le segment des forêts : SylvaFund. "Il s’agit d’un fonds fermé, confirme-t-il, s’adressant à une cible relativement limitée puisque la part s’élève à 100 000 euros. Ce n’est pas une société de droit commun, mais une société en commandite par actions qui émet des obligations d’une durée de minimum 5 ans et délivre un intérêt annuel de 3 % brut." Un rendement tiré directement de celui des forêts, autrement dit, du produit de la vente des arbres (la part des loyers des chasses, quand il y en a, étant minime). Et qui sera augmenté de la plus-value en cas de vente. "Le fonds ne peut pas s’endetter, ajoute Philippe Verdonck. Il est donc pleinement propriétaire des lots. Et on ne voit pas le marché de la forêt ou du bois s’écrouler." Ces dernières années, ils ont plutôt augmenté.

Ce qui ne veut pas dire que l’investissement est sans risque. "On les connaît et on ne les cache pas", poursuit Philippe Verdonck. La première action du duo a d’ailleurs été d’engager un spécialiste de l’exploitation forestière (gestion et suivi), Gérald Comes. Et de s’adjoindre l’efficacité d’une juriste, Charlotte Gillot, qui s’occupe aussi de l’administratif.

Patience et diversification

"Premier risque, les tempêtes, pointe Philippe Verdonck, d’où le choix de disperser les terres." Ainsi, les 400 ha d’une valeur de 5 millions d’euros apportés au fonds contre des obligations dans le cadre du premier emprunt obligataire, sont répartis en une vingtaine de communes. La seconde levée de fonds qui va être lancée et dont Philippe Verdonck pense tirer entre 1,5 et 2 millions d’euros (de quoi obtenir ou acquérir une centaine d’hectares supplémentaires et "profiter ainsi d’une bonne taille critique") jouera cette même diversification. "Ce qui n’empêche pas que chacune des terres soit d’une taille suffisante (de 5 à 50 ha d’un seul tenant) pour que le coût de leur exploitation soit correct. Car il y a toujours une partie incompressible liée au déplacement du matériel, par exemple."

"Deuxième risque : la patience qu’exige une forêt pour devenir rentable, plus de 20 ans au minimum", reconnaît-il. Or, c’est un rendement annuel fixe de 3 % qu’il propose à ses investisseurs. "C’est pourquoi nous avons également diversifié le portefeuille de Sylva Fund en fonction du degré de maturité de la forêt, allant de 5 à 20 ans. Certaines sont exploitables dans les 2 ans qui viennent, pour pouvoir, dès la première année, verser le dividende promis. Et si cela ne suffit pas, on peut toujours se défaire de l’une ou l’autre terre."

Celles-ci ont été cédées par des particuliers. Mais les promoteurs ne tirent pas un trait sur une éventuelle acquisition auprès du public, commune ou CPAS. "C’est surtout notre expertise en gestion qu’on pourrait leur proposer, conclut Philippe Verdonck. Si nous nous organisons pour gérer quelque 500 ha, nous pourrions voir plus grand pour compte de tiers, public comme privés." Car, si l’équipe est petite, les sous-traitants qu’elle emploiera sont nombreux. Le tout sera d’avoir un bon carnet d’adresse.