Comment la Belgique veut rattraper son retard dans la finance à impact

Libre Eco week-end | Le Dossier. Ce qui manque surtout à la Belgique pour faire décoller l’"impact financing", c’est une réelle implication des grands acteurs financiers.

Pierre-François Lovens
Parmi les investissements à impact de la SFPI, il y a la société biotech belge Univercells.
Parmi les investissements à impact de la SFPI, il y a la société biotech belge Univercells. ©Stéphanie Lecocq/Pool/Photo News

Quand on demande à Piet Colruyt, l’un des pionniers de l’investissement à impact positif en Belgique, ce qu’il faut entendre par “investissement à impact”, il nous reprend en disant qu’aujourd’hui, il faut parler de “financement à impact”. “La notion de financement à impact est plus large car elle englobe à la fois des acteurs financiers à impact déjà très actifs, comme ceux que l’on retrouve au sein du réseau belge Solifin (Triodos bank, Incofin, Crédal, Citizenfund, Lita.co, Inventures, SI2 Fund, KOIS…, NdlR), des banques commerciales qui ont des “produits impact” et des acteurs non financiers qui, comme la Fondation Roi Baudouin, soutiennent des projets à impact.”

Le point commun à ces différents acteurs ? Ils investissent tous dans des projets entrepreneuriaux innovants dont les services ou les biens apportent des solutions aux grands défis actuels (principalement ceux liés aux dix-sept Objectifs de développement durable définis par les Nations unies). Et ce, en accordant autant d’importance, si pas davantage, à l’impact sociétal et environnemental de leur investissement qu’au rendement.

Urgence pour la planète

Si la pertinence de certains de ces objectifs a pu être contestée (rappelons-nous la vague des “climatosceptiques”), rares sont ceux qui, aujourd’hui, ne partagent pas l’urgence d’agir pour le bien de la planète et de la vie sur Terre. “On est passé, en quelques années, d’une phase de déni de certains grands défis, tel que le réchauffement climatique, à une très large prise de conscience. Aujourd’hui, la question que tout le monde se pose est : que peut-on faire pour avoir un impact ?”, explique Steven Serneels, ancien CEO de l’association européenne EVPA qui, depuis près de vingt ans, rassemble des investisseurs et des entrepreneurs animés par l’impact. Proche de Piet Colruyt et lui-même investisseur à impact, Steven Serneels siège aussi au conseil de l’Impact Investing Institute britannique, une organisation indépendante qui vise à accélérer la croissance et à améliorer l’efficacité du marché de l’investissement à impact au Royaume-Uni.

Si tout le monde se pose la question du “que faire ?”, il faut bien admettre que la Belgique ne brille pas par l’ampleur des capitaux, publics comme privés, investis dans les projets à impact. “On trouve des investisseurs et des entrepreneurs à impact, dit Steven Serneels. Mais, par rapport à des pays comme le Royaume-Uni, la France ou les Pays-Bas, la Belgique reste sous le radar de l’impact financing. Par ailleurs, notre pays n’affiche pas de véritable ambition.” Pour Piet Colruyt, “ce qui manque surtout à la Belgique pour faire décoller l’impact financing, c’est une réelle implication des grands acteurs financiers (banques, sociétés d’assurances, fonds de pension…)”.

“Donner un énorme coup de boost”

C’est, précisément, pour stimuler le financement à impact en Belgique que Piet Colruyt et Steven Serneels, en partenariat avec sept organisations (Fondation Roi Baudouin, SFPI, Incofin, KOIS, Bio Invest, Solifin et la Fondation pour les générations futures), ont mis sur pied la première édition belge de l’Impact Week (du 28 novembre au 2 décembre, à Bozar et Maison de la Poste à Tour&Taxis à Bruxelles. Infos : www.if-belgium.be).

“Notre ambition est de donner un énorme coup de boost à l’impact investing en Belgique, expliquent MM. Colruyt et Serneels, en rassemblant plusieurs centaines de personnes (investisseurs, banquiers, gestionnaires de fonds, responsables de fondations, décideurs politiques, entrepreneurs…, NdlR). Cet événement doit être un catalyseur pour ouvrir la voie à des investissements plus durables et augmenter la part du capital d’impact dans les prochaines années.”

Cette semaine consacrée à l’impact sera aussi l’occasion, lors d’un Belgian Impact Day organisé le 30 novembre, de donner le coup d’envoi à l’Institute for Impact Finance Belgium et de dévoiler une étude inédite sur le marché belge de la finance à impact. “Nous avons interrogé des représentants de soixante fonds et fondations pour dresser un état des lieux de la finance à impact en Belgique, avec un volet quantitatif et un autre plus qualitatif”, indique Steven Serneels, qui réserve la primeur aux participants de l’Impact Week.

Jusqu’à présent, personne ne peut vraiment chiffrer le poids de l’impact financing en Belgique. Récemment, le Global Impact Investing Network (GIIN), organisation mondiale des investisseurs à impact, a indiqué que les investissements à impact au niveau mondial avaient dépassé la barre des 1 000 milliards de dollars, ce qui représente à peine 1 % du marché mondial des investissements financiers. “Tout dépend de la définition retenue, explique Piet Colruyt. Si on considère l’impact investing, la Belgique se situe aussi aux alentours de 1 %. Dans le segment sur lequel je suis actif, celui du social first impact investing, on est à 0,1 %. Notre ambition, avec Impact Finance Belgium, est de multiplier ces chiffres par dix d’ici à 2030.”

“Le conservatisme des acteurs financiers traditionnels”

La mission d’Impact Finance Belgium, dont les activités commenceront officiellement au début de 2023, sera de sensibiliser et mobiliser les investisseurs belges, au sens large, en faveur du financement à impact. Impact Finance Belgium a aussi l’ambition de devenir une entité nationale “en créant de la transparence, en facilitant l’accès à la connaissance, en se concentrant sur la recherche et le plaidoyer, et en s’engageant avec de grands acteurs institutionnels”.

Pour expliquer la faiblesse du financement à impact en Belgique, Piet Colruyt avance deux freins majeurs. “Il y a, d’abord, le conservatisme des acteurs financiers traditionnels (banques, assureurs, fonds de pension,…). Aux Pays-Bas, les fonds de pension sont devenus très actifs dans l’investissement à impact alors que, chez nous, ils ne font pas encore grand-chose. Certaines réglementations peuvent aussi freiner les investisseurs.” Steven Serneels évoque, lui aussi, l’aspect réglementaire. “La Belgique pourrait s’inspirer de ce qui se fait déjà dans d’autres pays. En France, par exemple, on trouve les fonds 90/10 (plans d’épargne salariale qui imposent aux entreprises de proposer un produit soutenant l’économie sociale et solidaire, NdlR). Ils ont eu un effet considérable de catalyseur de l’épargne vers les fonds et les projets à impact.”

Malgré les freins et l’attentisme de nombreux acteurs de la finance classique, Piet Colruyt et Steven Serneels se veulent optimistes. “Il y a aujourd’hui, face aux grands défis sociaux et environnementaux, un vrai momentum en faveur de l’impact financing”, dit le premier. “Pour préparer l’Impact Weeket le lancement de l’Impact Finance Belgium, enchaîne le second, nous avons fait le tour, avec Céline Vaessen (SFPI) et Loic de Cannière (Incofin), de tous les grands acteurs financiers belges afin de les convaincre de participer à l’Impact Week. Ils ont presque tous répondu positivement. C’est un premier pas positif”. Il s’agit désormais de passer à l’acte.


“On crée de la transparence”

Pour les investissements dits ESG (Environnement, Social et Gouvernance), “la réglementation est avant tout européenne”, note Sébastien D’Hondt, Lead Partner de la société de conseil en financement Ernest. Et de citer cinq axes dont la fameuse Taxonomie “qui est un peu le dictionnaire des activités vertes.” Il y a aussi la réglementation orchestrée par l’Abe (Autorité bancaire européenne) qui obligera les banques à publier un green assets ratio dès 2024. “On crée de la transparence mais pas de frein aux activités émettrices de CO₂”, poursuit Sébastien D’Hondt.

Le secteur financier est-il assez proactif ? Sébastien D’Hondt dit “n’avoir pas de jugement” sur cette question. Pour lui, “l’évolution ne peut se faire que graduellement, au rythme du régulateur et de la durée des crédits. Les banques ont toutes entamé des dialogues sur l’ESG avec leurs clients”, sans pouvoir mettre ceux-ci dans une situation à risques en coupant brutalement certains crédits. “Le mouvement est lancé, même si ce n’est pas parfait”. Et même si “la vitesse semble insuffisamment rapide par rapport aux exigences en termes de réduction de CO₂”.