La plateforme de livraison alimentaire Deliveroo a fini sa première séance à la Bourse de Londres sur un plongeon de 26 %, les investisseurs montrant peu d'appétit pour son modèle qui doit encore prouver sa rentabilité, ou pour les polémiques sur la rémunération de ses livreurs.

Le titre a fini sur un repli à 2,87 livres, bien moins que le prix de l'introduction fixé à 3,90 livres, alors que la société avait déjà dû revoir ses ambitions à la baisse pour cette opération qui a valorisé l'entreprise à 7,6 milliards de livres, contre jusqu'à 8,8 milliards espérés initialement.

La baisse du cours est une mauvaise nouvelle pour les 70 000 investisseurs particuliers qui ont souscrit, selon une estimation de la presse britannique. Les échanges sont pour l'heure réservés aux investisseurs professionnels avant d'être ouverts au grand public à partir du 7 avril.

Le statut des travailleurs, un frein pour les investisseurs ?

"Flopperoo", "Deliveroo arrive froid",.. les analystes s'en donnaient à coeur joie pour décrire une entrée en Bourse mal accueillie.

Pour Sophie Lund-Yates, analyste chez Hargreaves Lansdown, la chute du cours "n'est pas une immense surprise compte tenu du contexte entourant la société". "La principale crainte porte sur la réglementation des droits des travailleurs", explique-t-elle.

Alors que le statut des livreurs est contesté devant les tribunaux dans plusieurs pays et forcé d'évoluer dans d'autres, les investisseurs pourraient s'inquiéter d'un potentiel changement vers davantage de protection sociale, qui pourrait empiéter sur les perspectives de rentabilité du groupe.

Ces livreurs sont des travailleurs indépendants, symboles de la gig economy, ou "l'économie des petits boulots", et jouent un rôle crucial dans le modèle d'activité des plateformes numériques.

"Si la société pense pouvoir juste profiter de sa cotation sans améliorer les conditions de travail, elle devrait y réfléchir à deux fois. Deliveroo va être scruté en tant qu'entreprise cotée", souligne Frances O'Grady, secrétaire générale de la confédération syndicale TUC.

Le syndicat des travailleurs indépendants britanniques, l'IWGB, prévoit lui un mouvement de grève le 7 avril afin de demander de meilleures conditions de travail.

La viabilité du modèle économique préoccupe des investisseurs très influents de la City comme les gérants d'actifs Aberdeen Standard et Aviva Investors. D'autant que Deliveroo n'est pas encore rentable, malgré une année de pandémie et de confinements favorable au e-commerce.

Certains investisseurs ont pu aussi être découragés par le choix du fondateur et patron Will Shu d'opter pour un système à deux types d'actions durant une période de trois ans afin de garder le contrôle, tout en cédant une partie du capital.

La City doit rester attractive

Il s'est agi toutefois de l'opération la plus importante depuis 2011 sur la place londonienne, qui cherche à rester attractive face à la concurrence accrue de l'Europe avec le Brexit.

La société a mis en Bourse 21,3% de son capital, lui permettant de récupérer 1,5 milliard de livres. Deliveroo, dont le géant Amazon détenait 16 % du capital avant l'opération, veut utiliser l'argent pour financer sa croissance.

"Je suis très fier que Deliveroo entre en Bourse à Londres, chez nous", s'est félicité Will Shu, promettant des investissements et de donner davantage de travail aux livreurs.

Les livreurs interrogés par l'AFP étaient circonspects, à l'instar de Raphael, qui souligne que "les conditions n'étaient pas terribles à présent, espérons qu'elles ne vont pas devenir pires".

L'introduction en Bourse doit permettre à Deliveroo de mieux rivaliser avec ses concurrents, comme Uber Eats (soutenu par sa maison mère Uber) et Just Eat Takeaway, considéré comme le numéro un du marché.

Il restera en outre à voir quelles seront les performances de Deliveroo une fois les restrictions sanitaires levées.

"Ceux qui misent sur une hausse du titre diront que la pandémie a fait entrer dans le quotidien les commandes alimentaires en ligne", souligne Russ Mould, analyste chez AJ Bell.

Et, selon lui, "ceux qui misent sur une baisse estiment que le secteur est très concurrentiel, que Deliveroo ne gagne pas d'argent et que les commandes à emporter vont se réduire après la pandémie".