Placements & Marchés

Depuis le 1er janvier, les places boursières européennes se sont envolées : le Cac 40 a pris 18% et le Bel 20 un peu plus de 12%. Après une telle hausse sur 4 mois et une grande volatilité, la tentation des investisseurs est de prendre leurs bénéfices. LaLibre.be fait le point avec Guy Wagner, Chief investment officer à la Banque de Luxembourg.


Conseillez-vous aux investisseurs de prendre leurs bénéfices ?

Fondamentalement, les investisseurs naviguent dans un environnement très fragile, avec un endettement excessivement élevé et des tendances déflationnistes. Cela donne un cocktail détonnant. Cependant, je ne raisonne pas en termes de marchés ou d’indices boursiers, mais en fonction de telle ou telle entreprise cotée. Dans les indices, il y a énormément d’entreprises qui ne nous intéressent pas. Cela dit, dans les entreprises dans lesquelles nous sommes investis, nous ne voyons pas de raisons de nous en retirer pour prendre des bénéfices juste parce que les cours ont progressé ces derniers mois.

Mais certains oiseaux de mauvais augure prédisent toutefois une crise financière sans précédent ou évoquent une actuelle surchauffe ?

Il se peut qu’il y ait une correction sur les marchés dans les trois mois à venir, car les marchés ont effectivement bien monté et certains facteurs d’incertitudes persistent, comme la Grèce ou la stratégie de la Réserve fédérale américaine. Mais tout dépendra de l’optique de l’investissement à court ou long terme. Nous misons davantage sur des prises de participations dans des entreprises de grande qualité et à long terme en analysant les valorisations à travers nos modèles, nos critères. Sont-elles excessives ou intéressantes ? Restent-elles plus performantes que leurs concurrents ? Pour le moment, nous ne prenons pas vraiment nos bénéfices sur des hausses de cours, car les perspectives des sociétés suivies restent bonnes du côté des résultats financiers.

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Le chief economist Guy Wagner

Quels sont les secteurs à privilégier d’après vous ?

D’une manière générale, nous restons fortement investis dans des secteurs tels que la santé ou la consommation qui demeurent intéressants à moyen et long termes, ne serait-ce que grâce à l’évolution démographique. Le secteur de la santé avait aussi été largement mis à mal au cours de la dernière décennie, par l’arrivée massive de génériques et par les craintes autour des dépenses publiques en santé. Depuis 2010, la valorisation de ces valeurs a évolué positivement, mais on estime qu’elles peuvent poursuivre cette progression. On apprécie également le potentiel de certaines valeurs industrielles et technologiques.

Quels secteurs ne font pas partie de votre univers d’investissements ?

Dans certains secteurs, il est souvent difficile de trouver des entreprises qui ont des avantages compétitifs durables. Ainsi, on n’est traditionnellement pas présent dans les services publics, les compagnies aériennes, les groupes télécom, l’automobile,… Dans d’autres secteurs, comme les banques et assurances, on estime qu’il est très compliqué de valoriser les entreprises.

Les marchés émergents sont-ils encore attractifs ?

Oui, mais le problème est celui du choix de ce marché. On parlait toujours des BRICs (Brésil, Russie, Inde et Chine), mais nous n’investissons jamais en Russie ou en Chine, car nous n’y sommes pas totalement à l’aise en tant qu’actionnaire. On préfère investir sur la classe moyenne montante de ces pays en étant positionné dans des entreprises cotées à Singapour ou à Hong Kong. On n’est plus dans des marchés émergents, car ils ont émergé…

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Vu les taux d’intérêt au plancher, les liquidités ne rapportent pas beaucoup sur un compte d’épargne, quelle est l’alternative idéale et peu risquée ?

En investissements, il faut que les gens soient conscients qu’on n’a rien pour rien. Il est impossible de souhaiter avoir 3% de rendement par an sans prendre des risques. L’épargne ne rapporte plus rien, mais la tentation des obligations est aussi risquée, puisqu’il faut s’assurer que l’entreprise soit apte à vous rembourser sa dette en bout de course, car les obligations dites « de qualité » ne rapportent plus rien non plus. Dans un contexte de forte volatilité et de marchés risqués, il est préférable d’être positionné dans des actions très qualitatives que dans des produits incertains ou spéculatifs. Il ne faut certainement pas acheter n’importe quoi en ce moment et il vaut peut-être mieux réinvestir ses bénéfices récents dans des valeurs de qualité.

Ces actions sont-elles encore bon marché ?

Non, ce n’est certainement pas mon message, elles ne sont clairement plus bon marché aujourd’hui. Mais si vous prenez une société active dans la santé comme Roche, cette société suisse se traite à 18 fois les bénéfices. Ce n’est ni bon marché, ni excessivement cher. Mais elle offre un dividende de 3%, ce qui me semble être une proposition correcte dans un environnement où tout est devenu relativement cher.

De son côté, Wall Street progresse très peu à cause de la hausse du dollar. Dans un portefeuille équilibré, quel pourcentage d’actifs mettriez-vous en US dollars ?

Cela dépendra des opportunités qu’on décèle dans ce marché devenu plus cher que l’Europe. Par la force des choses, on trouvera davantage d’opportunités sur les places boursières européennes ou asiatiques. Cela dit, nous sommes encore fortement investis dans les valeurs de haute technologie américaines telles que Microsoft, Apple, Cisco ou Oracle qui ont des bilans solides, des avantages compétitifs évidents et génèrent d’importants cash-flows. On évite par contre des sociétés comme Facebook qui sont plus difficilement valorisables.

Ces derniers mois, les investisseurs européens ont énormément profité de la chute de l’euro face au dollar et au franc suisse. L’évolution des devises est devenue un critère déterminant dans la gestion des patrimoines. Cette tendance va-t-elle se poursuivre ou les devises vont-elles se stabiliser ?

A l’exception notable de la Suisse, la tendance actuelle des Etats est à la dépréciation des monnaies afin de soutenir les exportations. On sait pourquoi le dollar se renforce face à l’euro – à cause de la fin du ‘quantitative easing’ américain et la hausse probable des taux – mais il est difficile de dire si cela va durer vu qu’il fluctue selon des transferts de capitaux à court terme. Il serait donc assez aléatoire de reposer sa stratégie d’investissements sur l’évolution anticipée des devises.


Entretien : Dorian de Meeûs