Placements & Marchés

La promenade démarre aux pieds de Manneken-Pis. En cette fin de matinée, quelques touristes défilent devant la statuette alors que les bistrots avoisinants sortent les terrasses pour préparer l’affluence du temps de midi. Affluence ? Non, pour le tourisme de masse, il faudra repasser. L’année prochaine, si tout va bien. Le secteur est en crise, même si les chiffres de fréquentation des hôtels enregistrent une lente remontée. A entendre les commerçants du centre historique de Bruxelles que "La Libre" a interrogés, ce premier mois d’été se résume à une catastrophe pour les affaires. Attentats obligent.

"Normalement, le mois de juillet est celui où l’on travaille le plus. Mais là, c’est mort, témoigne Tarik El Ouahabi, vendeur de souvenirs dans la rue de l’Etuve qui mène - en général - les touristes du Manneken-Pis à la Grand-Place. Il arrive qu’on ne vende rien entre 9 et 13 heures. Du jamais-vu. Je n’ai pas les chiffres exacts mais, en tant que vendeur, je dirais que le business a chuté de 70 %. On n’arrive plus à payer tout le monde." Même topo chez son voisin Amir, patron d’une boutique similaire où se côtoient petits manneken-pis-tire-bouchon, chopes à bière et t-shirts "I love BXL" : "Je crois que, pour cette année, c’est foutu. Peut-être qu’on aura un bon week-end avec le tapis de fleurs à la mi-août."

Les touristes belges ne viennent plus

Le discours d’Athana n’est pas moins morose. Lui, vend des pittas dans l’incontournable "rue des Pittas", à quelques pas de la Grand-Place. "Le chiffre d’affaires a baissé de 20 à 50 %, j’espère que ça va un peu reprendre au mois d’août mais cette année semble bien foutue", calcule-t-il (à la grosse louche) en poursuivant sa mise en place. La raison de ce repli est évidente : "Il n’y a plus de touristes. Tout ce qui se passe en Europe en ce moment est une catastrophe pour le centre de Bruxelles." Russes, Américains et Asiatiques se sont détournés de la capitale belge. Constat semblable pour les touristes européens et même pour les visiteurs nationaux. "Lors de la Fête nationale, nous avons fait moins 50 % que les autres années", déplore Athana.

Vous en demandez encore ? "Nous ne sommes pas contents", témoigne un restaurateur de la Grand-Place, avec un air triste. Il poursuit : "La Grand-Place, ce ne sont pas que les touristes. Les Belges aiment aussi passer prendre leur café et admirer la place. Aujourd’hui, ces clients réguliers ne viennent plus… On nous dit que c’est un casse-tête pour arriver jusqu’à nous. Le piétonnier nous a fait beaucoup de mal et les attentats n’arrangent rien évidemment. Nous ouvrions sept jours sur sept, nous avons décidé de fermer un jour par semaine. Le plus triste, c’est que c’est surtout le personnel qui paye les pots cassés. Le sentiment que j’exprime est largement partagé par les commerçants du quartier."

L’insécurité, facteur aggravant

L’un d’eux, qui tient lui aussi à rester anonyme, nous invite à jeter un œil sur sa terrasse, alors que ses deux serveurs tapotent nonchalamment l’écran de leur smartphone en attendant le chaland. "A cette heure-ci, elle devrait être pleine", intervient la serveuse en levant les yeux. Pas un chat. "Mon chiffre d’affaires est tombé de 65 %, reprend le gestionnaire du lieu. C’est ma plus mauvaise année et je suis là depuis 15 ans." Et le boss d’en vouloir aux autorités : "La Grand-Place représente la Belgique, mais la Ville a abandonné le périmètre Unesco, c’est la débandade ! Il y a des clochards, les gens s’asseyent en plein milieu de la place pour boire de l’alcool en écoutant de la musique. Et à partir de 9 heures du soir, il n’y a plus personne. Si ce n’est des vendeurs de shit qui s’installent en toute impunité autour de la Grand-Place. Samedi dernier, un type s’est mis à crier ‘Allahu Akbar’ sur la place… Tout le monde a détalé. Dans ces conditions, comment voulez-vous faire revenir les touristes ? Aujourd’hui, une simple photo fait le tour des réseaux sociaux en quelques secondes aux quatre coins du monde. C’est grave ce qui se passe pour l’image de Bruxelles."


Des hôtels occupés à 62 %

Comment se porte le tourisme bruxellois, un peu plus de quatre mois après les attentats du 22 mars ? Avec un taux d’occupation de 62 %, les hôtels de la capitale remontent la pente (voir notre infographie). Mais difficilement. En pourcentage, au mois de juillet, la chute est encore de 18 % par rapport à 2015. "On reste en deçà de l’année dernière, mais la tendance est plutôt positive", pointe Frédéric Trauwaen, directeur marketing pour VisitBrussels, l’office régional du tourisme.

"C’est surtout les établissements dépendant du tourisme de loisir qui souffrent, précise Rodolphe Van Weyenbergh, pour la Brussels Hotels Association. "La situation reste économiquement insoutenable pour le secteur. Les autorités fédérales et régionales l’ont bien compris puisque des mesures fortes ont été prises (suppression de taxe, chômage économique). Mais des scénarios de faillite sont toujours possibles pour certains hôtels." L’association demande aujourd’hui des délais de payement, voire des exonérations en matière de cotisations sociales.

De son côté, VisitBrussels met le paquet avec des campagnes de promotion internationale sur les réseaux sociaux, auprès des blogueurs spécialisés dans le tourisme et les "instagramers" influents. Bruxelles mise sur les activités culturelles et les loisirs organisés tout l’été. Le combat pour faire revenir les touristes est loin d’être gagné.

© Belga

Musées et attractions en chute libre

Attentats et fermeture de l’aéroport ont plombé le tourisme international, et de proximité, à Bruxelles. Des attractions incontournables comme l’Atomium ou Mini-Europe ont été sérieusement touchées, avec une fréquentation qui a piqué du nez. La dégringolade a atteint 75 % juste après les attentats du 22 mars, pour se réduire actuellement à une baisse de 25 à 30 %.

Du 1er au 25 juillet, l’Atomium a ainsi accueilli 37 141 visiteurs, contre plus de 51 000 l’an dernier. "Nous avons tenté de rassurer les clients, en nous déplaçant jusqu’en Chine pour y rencontrer nos tour-opérateurs chinois", déclare Thierry Meeùs, administrateur délégué du Mini-Europe voisin. Des visiteurs étrangers qui, sur l’année, comptent pour 70 % de la fréquentation totale du site.

A fin juin, Mini-Europe perdait encore 45 % de ces visiteurs (par rapport à la même période en 2015), "du jamais vu dans l’histoire du parc". Une perte "dans tous les secteurs, aussi bien des visiteurs bruxellois et belges qu’internationaux", avec -52 % de visiteurs étrangers et -33 % de Belges (hors groupes).

Le patron note, cependant, que "depuis juillet, Mini-Europe diminue sa perte en matière de touristes étrangers à -37 %" (-40 % pour les Européens et -31 % pour les autres) alors que la fréquentation belge est... à la hausse, à +21 %. Particulièrement au Sud du pays (+63 %). Mini-Europe avait maintenu sa campagne publicitaire estivale (juillet et août sont les mois les plus populaires) en l’accompagnant de quelques promotions qui ont, visiblement, fait mouche. D’autant que l’expo Harry Potter, toute proche (au palais 2 de Brussels Expo), incite peut-être les fans du sorcier à pousser une pointe jusque-là.

Reste que le week-end du 21 juillet n’a pas été fameux, avec une réduction de 30 %, et même 52 % le jeudi 21 juillet, dans la foulée des événements de Nice…

Musées : pas mieux

La tendance est la même parmi d’autres membres du top 20 des musées et attractions les plus visités de la capitale. Le musée de la Bande dessinée a connu un sérieux creux après le 22 mars et enregistre une baisse de fréquentation d’environ 45 % depuis janvier. Notamment parmi ses visiteurs français, qui constituent la moitié du total. Lueur d’espoir, les réservations pour des groupes scolaires rentrent à nouveau, pour les mois de septembre et suivants.

Sérieuse régression aussi pour le musée du Cinquantenaire : 29 702 visiteurs pour les collections permanentes depuis janvier contre 43 608 en 2015; et pour lemusée des Instruments de musique (MIM) : 54 655 visiteurs pour le premier semestre au lieu de 86 395 en 2015. Les musées royaux des Beaux-Arts de Belgiqueconnaissent, eux, une baisse moyenne de 26 % sur les derniers mois (novembre à mai).

Le Belgian Chocolate Village, ouvert depuis septembre 2014 à Koekelberg, constate une diminution depuis le "lock-down" en novembre. Il note un début d’embellie en juillet côté visites familiales, supérieures à celles de juillet dernier. Est-ce dû à la gratuité dont bénéficient cet été les moins de 15 ans (accompagnés d’un adulte payant) ? Enfin, le musée royal de l’Armée et d’Histoire militaire compte environ 6 000 visiteurs par mois en 2016, un chiffre qui ne fléchit pas "malgré le passage à l’entrée payante cette année et la menace terroriste".

© DR