Vous postulez dans une banque ? Enlevez vos piercings et cachez vos tatouages !

Une contribution d'Agnès Ceccarelli, professeur associé, département Ressources humaines, ICN Business School, initialement publié sur The Conversation.

Contribution externe
Faut-il se mettre en costume cravate pour postuler dans une banque?
Faut-il se mettre en costume cravate pour postuler dans une banque? ©Copyright (c) 2014 KieferPix/Shutterstock. No use without permission.

« Le jeans, les baskets, c’est pas chez nous, ça c’est clair ! » Ce directeur d’agence, que nous avons interrogé dans le cadre de nos récents travaux de recherche, explicite l’existence d’une convention régie par un ensemble de « dress codes » (codes vestimentaires) dans le secteur bancaire. Vous êtes donc prévenus : si vous souhaitez postuler dans une banque et décrochez un entretien, attention à ce que vous choisissez dans votre garde-robe avant de vous y rendre…

Plus largement, nos entretiens menés auprès de 32 recruteurs pratiquant le recrutement (28 hommes et 4 femmes, âgés de 28 à 57 ans), nous ont permis de déceler les éléments jugés non conformes au métier de conseiller bancaire et rejetés par la grande majorité des recruteurs : les tatouages visibles, les piercings, les jupes très courtes, les vêtements pas soignés, sales, ou débraillés ou encore le combo jeans/baskets. Ils peuvent donner lieu à des commentaires radicaux d’élimination de la candidature : « pas de ça chez nous ! » ou encore « c’est rédhibitoire ».

Notre étude dessine ainsi un référentiel vestimentaire fonctionnant à l’instar d’une grammaire : ce qui se fait, le conforme ; et ce qui ne se fait pas, le non conforme. Le jeans peut être envisagé mais à condition d’être assorti d’une veste et/ou d’une chemise, sans être ni délavé ni troué.

Ainsi, la tenue vestimentaire exerce une influence sur la perception des recruteurs et peut même intervenir comme un critère de décision.

Le recrutement, une situation incertaine

En effet, malgré des outils et des méthodes rationnelles, recruter un candidat reste une démarche empreinte d’incertitudes. Il demeure impossible d’affecter des probabilités totalement objectives et infaillibles à la réalisation d’événements non encore survenus. Dès lors, dans un contexte incertain, pour effectuer un choix, les individus s’appuient sur des conventions, c’est-à-dire des règles communes, admises et suivies au sein d’un même groupe.

Dans le cadre du recrutement, elles incluent des critères à la fois explicites et implicites constituant des standards de décision. Les premiers comportent notamment des repères institutionnels tels que les diplômes, le niveau de formation, le nombre d’années d’expérience professionnelle, le niveau de salaire… Les seconds sont surtout mobilisés lors de l’entretien de recrutement, méthode plébiscitée par les recruteurs pour la sélection de candidats, puisqu’utilisée dans près de 90 % des cas.

Les critères implicites relèvent davantage d’indices tels que les informations verbales : les mots et les informations non verbales : les gestes, la voix, les intonations, l’habillement ou encore les attributs vestimentaires. Ainsi, la tenue vestimentaire intervient comme un paramètre dans le recrutement et plus largement dans un contexte professionnel. Le vêtement peut être un élément d’attractivité ou de rejet envers l’entreprise de la part du candidat mais également de sélectivité pour le recruteur.

Selon le modèle ASA (Attraction-Sélection-Attrition), lors de la phase d’attraction (A), les candidats évaluent au moment de choisir l’entreprise, leur adéquation à l’organisation en fonction de certaines caractéristiques relatives à leur personnalité, leurs goûts, leurs objectifs, leur façon d’être… Les codes vestimentaires peuvent donc influencer ce choix selon qu’ils correspondent ou non au profil et aux attentes du candidat.

De leur côté, les recruteurs en phase de sélection (S), évaluent l’adéquation du candidat à l’organisation en privilégiant des personnes possédant certains attributs en phase avec la culture et les valeurs de l’entreprise. Or, la tenue vestimentaire constitue un élément de la culture organisationnelle. Elle influencerait donc la décision du recruteur en indiquant l’adéquation ou non du candidat à l’organisation.

Cette démarche s’explique par un mécanisme vérifié : plus le degré d’inadéquation est élevé, plus l’employé sera susceptible d’être insatisfait de son travail, de s’absenter et de démissionner. D’où le risque d’attrition « A » figurant comme dernière étape du cycle ASA.

L’adéquation du candidat à l’entreprise résonne donc comme un critère d’embauche pour de nombreuses organisations. En ce sens, la tenue vestimentaire d’un postulant, lorsqu’elle est adaptée aux codes de l’entreprise, s’inscrirait comme un indice de concordance favorable et rassurant.

« L’argent, c’est quelque chose de sérieux »

Pour les recruteurs en banque, une tenue conforme aux codes vestimentaires attendus traduit donc un faisceau d’indices positifs sur le candidat et agit donc comme un support de décision. Un directeur d’agence se justifie :

« Le fait d’avoir un candidat qui d’emblée a adopté ou à peu près les codes et notamment, par exemple les codes vestimentaires, c’est quelqu’un qui est déjà dans la logique, qui a compris, qui comprend ce qu’on va attendre de lui. »

Ainsi, une tenue répondant aux codes vestimentaires révèle une adéquation organisationnelle de la part des candidats. Selon les interviewés, une apparence vestimentaire conforme exprime une compréhension de la culture bancaire et une adhésion à ses valeurs, la principale étant la confiance. Dans la banque, cette dernière est directement reliée à l’argent et au crédit. Par essence, toute monnaie étant fiduciaire, elle présuppose foi (fides) et confiance. C’est aussi vrai pour le crédit, d’où l’expression « faire crédit à quelqu’un ».

En outre, la conformité vestimentaire constitue un signe manifeste de la crédibilité professionnelle du candidat auprès des clients à laquelle veillent particulièrement les recruteurs, comme le souligne une directrice des ressources humaines :

« L’argent c’est quelque chose de sérieux. Lorsqu’on parle d’épargne, de projets, de crédits… je n'ai pas envie d'avoir en face de moi quelqu'un qui a un look déjanté ! ».

Une tenue répondant au vestiaire attendu, « sobre » et « sérieux », donne donc une envergure commerciale au candidat, cohérente avec le produit/service bancaire, sujet sérieux puisque relatif à l’argent. Elle renvoie une image adaptée au métier permettant d’inspirer la confiance auprès du client dans un secteur concurrentiel où le risque perçu reste élevé. Cette congruence vestimentaire signifierait alors une preuve de compétences du candidat, voire de son expertise.

« L’habit fait le moine »

Enfin, notre recherche illustre comment les recruteurs assimilent le respect des codes vestimentaires à certaines caractéristiques personnelles du candidat. D’une part, une tenue adaptée au métier indique son aptitude à communiquer, ce qui, dans un secteur digitalisé, contribue à la création de valeur de marque. D’autre part, la conformité vestimentaire révèle sa motivation et sa capacité d’adaptation au milieu bancaire. Autrement dit, contrairement à l’adage populaire, l’habit ferait bien le moine…

Pourtant, ce constat questionne l’impact de la tenue vestimentaire au regard des risques de discrimination liés à l’apparence dans le recrutement et la vie professionnelle.

Pour rappel, une enquête TNS Sofres publiée en 2018 concernant la perception de l’égalité des chances, montrait que le look, la beauté et le poids demeuraient des critères discriminatoires qui expliquent, notamment, les disparités de salaires. Les discriminations au travail, malgré les nombreuses lois, ne semblent donc toujours pas prêtes d’être enrayées lors de l’embauche. Ces dernières seraient même passées du simple au double entre 2001 et 2021…