Le dindon de la farce
C'est un ancien chef de gouvernement européen qui en faisait le constat récemment: le poids politique de la Commission est «quasi nul» depuis quelques années. Comprenez: depuis que le Luxembourgeois Jacques Santer en 1995, puis l'Italien Romano Prodi en 1999, ont succédé au Français Jacques Delors. Bref, les Quinze se cachent de moins en moins pour critiquer Romano Prodi
- Publié le 20-10-2001 à 00h00
C'est un ancien chef de gouvernement européen qui en faisait le constat récemment: le poids politique de la Commission est «quasi nul» depuis quelques années. Comprenez: depuis que le Luxembourgeois Jacques Santer en 1995, puis l'Italien Romano Prodi en 1999, ont succédé au Français Jacques Delors. Mis au courant, le président de l'exécutif européen, d'ordinaire plus affable, est sorti de ses gonds: «Il est facile d'accuser la Commission de tous les péchés», a-t-il lancé jeudi dernier à un parterre de journalistes. «Si la Commission a perdu du poids politique, ça s'est arrêté au cours de ces deux dernières années» et «chacun se rendra compte, à la fin de la législature, qu'elle sortira plus puissante qu'au début de l'exercice». À voir.
Lors des douloureuses discussions du sommet de Nice, l'homme avait fait piètre figure. Au milieu de la dernière nuit de négociations, en ce mois de décembre 2000, un diplomate belge lâche: «On est tout à fait isolés. Enfin non: Prodi nous soutient... mais ça ne nous sert à rien.» «Il a malheureusement été inexistant», nous rapportera un dirigeant d'un pays du sud. À ces critiques, l'Italien répondra que la négociation se passait entre gouvernements et eux seuls. Dans pareille situation pourtant, Delors avait laissé d'autres souvenirs...
Le fait est que le président Prodi accumule les gaffes depuis son entrée en fonction et tient des raisonnements parfois difficiles à suivre - pas seulement parce qu'il mange ses mots. Mais, plus grave, les mauvaises langues commencent à se délier au plus haut niveau; ministres et chefs de gouvernement ironisent de plus en plus ouvertement. «Il dort aux réunions. Et quand il ouvre un oeil pour intervenir, le sujet est déjà passé depuis longtemps», déplore l'un. «Non, essaie de rattraper un commissaire européen, on a l'impression qu'il dort, mais il réfléchit.» Vendredi soir à Gand, un dirigeant se plaignait de ne pas avoir saisi le sens de l'intervention du président de la Commission, tandis que, ajoutait-il, des messages circulaient sur son compte entre participants au sommet... À l'occasion d'un précédent Conseil européen, un diplomate avait perfidement déclaré que les chefs d'État et de gouvernement profitaient des prises de parole de Prodi pour aller aux toilettes.
Ces remarques acerbes à répétition contre un président qui prête malheureusement le flanc relèvent-elles de la pure méchanceté, font-elles partie d'une stratégie pour affaiblir une puissance supranationale gênante, ou le président Prodi se révèle-t-il réellement embarrassant pour les Quinze?
En tout cas, l'homme se rend compte du malaise. À l'issue du sommet du 21 septembre à Bruxelles, il avait à peine pu placer un mot aux journalistes, et s'en était plaint au Premier ministre belge. Vendredi soir à Gand, après avoir été presque transparent lors d'une première conférence de presse avec Verhofstadt, Prodi a décidé de ne pas prendre part à l'exercice final des «questions-réponses». «Il considérait que c'était superflu, la première conférence de presse suffisait», nous dira un porte-parole de la Commission. «Il s'est excusé, il devait s'absenter, a pour sa part expliqué Guy Verhofstadt. Nous avons eu une longue journée. Mais n'allez pas croire qu'il y ait anguille sous roche.» Quelques minutes avant pourtant, à la faveur d'un micro malencontreusement allumé, on a pu entendre le Premier ministre belge demander à Louis Michel et Javier Solana «où est Romano?», et s'entendre répondre «il ne vient pas», «il dort».
© La Libre Belgique 2001
