Vieilles casseroles argentines

Quelques années d'euphorie et l'Argentine se réveille avec une terrible gueule de bois; dix ans d'assuétude au dollar ont plongé les Argentins dans les affres d'une crise inextricable qui les pousse au pillage et les réduit à manifester leur désespoir par le `cacerolazo´.

PAR RACHEL CRIVELLARO
Vieilles casseroles argentines
©EPA

ENQUÊTE

Il est minuit à Buenos Aires. Eduardo Duhalde, dernier président argentin en date, annonce devant le Parlement l'inconcevable jusqu'il y a peu: l'adieu au dollar. D'une voix blanche mais résolue, le chef de l'Etat prononce également la faillite de l'Argentine. `Le pays est ruiné´, clame-t-il. Le nouveau locataire de la Casa Rosada - la demeure présidentielle - n'apprend cependant rien d'étonnant à ses compatriotes. Tout au plus son lugubre faire-part confirme-t-il officiellement ce que le monde entier savait. Dehors, le bruit des casseroles s'est tu; le ` cacerolazo ´ de la contestation a fait place à l'hébétude. La population tente de reprendre son souffle après la semaine de pillages et de razzia dans les magasins et les supermarchés, les sanglantes et violentes émeutes qui se sont soldées par une trentaine de morts en décembre dernier.

L'histoire suspend son cours un bref instant, le temps de se demander comment le grenier du monde a-t-il pu en arriver là? Pourquoi la troisième économie d'Amérique latine se retrouve-t-elle à genoux ? Pourquoi ce pays grand comme cinq fois la France, qui était excédentaire en agriculture et en énergie, avec une population cultivée, sans problèmes religieux, raciaux où linguistiques se débat aujourd'hui dans un chaos indescriptible.

La descente aux enfers de l'Argentine ne date pas d'hier. Elle en porterait même les germes depuis au moins une dizaine d'années. Pourtant, au siècle dernier, l'Argentine s'apparente à la terre promise: entre 1880 et 1930, des milliers d'immigrés affluent vers le plus européen des pays d'Amérique latine. A cette époque, l'Argentine exporte les céréales, la viande et la laine produite dans ses vastes latifundia. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l'Argentine subvient même à 40 pc des besoins du Royaume-Uni.

Mais, depuis 1983 et la fin de la dictature militaire, le désenchantement de la population n'a cessé de croître face à la corruption généralisée, les scandales qui secouent régulièrement l'Etat, l'armée, l'Eglise et la classe politique, mais aussi l'érosion constante de son pouvoir d'achat. L'héritage social laissé par Juan Peron - qui rivalisait pourtant avec les grands pays industrialisés - se désagrège chaque jour un peu plus.

En 1983, après le printemps fugace du président radical Raul Alfonsin, une inflation galopante recouvre le pays d'une chape de plomb. Si chacun s'accorde à reconnaître qu'Alfonsin a réussi la transition démocratique, en revanche sur le plan économique c'est une autre paire de manche. Le pays confie alors les clefs de sa destinée au médiatique et enjôleur Carlos Menem qui, malgré ses promesses électorales, paraît tout aussi inconsistant face à la crise économique qui gronde. Il faut deux pics d'hyperinflation pour qu'apparaisse le superministre de l'Economie Domingo Cavallo, chouchou des Américains et qui débuta sa carrière en 1981, au plus fort de la dictature des militaires, comme sous-secrétaire aux Affaires intérieures. `S'il faut sélectionner un moment décisif dans la crise Argentine, c'est clairement celui de l'arrivée de Cavallo. Ce dernier est un monétariste de génie, mais un piètre économiste. Les Argentins paieront cher cet hiatus´, estime Paul Löwenthal, professeur émérite d'économie à l'UCL et spécialiste de l'Argentine. En 1991, Cavallo instaure le currency board, un système de change à taux fixe qui établit une parité de 1 pour 1 entre le peso et le dollar. Rompant avec le nationalisme social du péronisme, Carlos Menem procède à la privatisation massive des services publics. Il renforce les alliances avec les pouvoirs financiers et les représentants des capitaux étrangers.

On assiste pratiquement à une nouvelle ` conquista ´ par les entreprises espagnoles qui trustent les lignes aériennes, le téléphone, l'énergie,... Le Chili s'offre la fourniture en électricité de Buenos Aires. Les multinationales étrangères prennent le contrôle de quasiment toutes les entreprises publiques en investissant quelque 40 milliards de dollars. Ce flux de capitaux permettra une extraordinaire croissance économique. `L'hyperinflation était dominée, j'ai vraiment cru qu'en 1991 l'Argentine allait pouvoir se réaliser´, souligne Paul Löwenthal.

En 1995 déjà, les premiers signes inquiétants apparaissent. L'ouverture des marchés et les privatisations commencent à avoir des répercussions négatives sur le marché de l'emploi et l'industrie nationale, incapable de faire concurrence à des produits importés quasiment sans droit de douane et qui inondent le pays. `En fait, le mouvement de privatisation avait déjà commencé sous Alfonsin. A cette époque, ce processus n'est pas le seul fait de l'Argentine; il était d'ailleurs chaudement recommandé par les institutions internationales. Maintenant, il faut reconnaître que les services publics argentins étaient dans un état déplorable. Pour se garantir une paix sociale, Juan Peron avait favorisé l'embauche de milliers de travailleurs par les services publics, comme le chemin de fer par exemple, provoquant pratiquement leur gabegie. Il fallait s'attendre à ce qu'une privatisation donne lieu à de sévères dégraissages´, rapporte Paul Löwenthal. L'économie chute de 4,6 pc et le chômage atteint le niveau record de 18,4 pc. La parité empêche le gouvernement d'émettre de la monnaie. La seule source de financement réside dans l'endettement et l'accueil des investissements étrangers. A cette époque, l'Argentine ne peut même pas compter sur l'épargne de sa population, placée massivement à l'étranger. Cette fuite des capitaux limite la possibilité d'investir, alors qu'on estime cette épargne à près de 60 pc de la dette extérieure argentine. La dette publique s'envole, passant de 60 milliards de dollars au début de l'administration Menem a quelque 114 milliards en 1999. Pour aujourd'hui se situer autour des 142 milliards de dollars. La conjoncture internationale ne sourira guère plus à l'Argentine. Entre 1994-1995, la crise mexicaine et son effet domino déprime toute l'Amérique latine. En 1997, la crise du Sud-Est asiatique soulève une onde choc qui déstabilise le grand voisin brésilien. Le Brésil dévalue le Real, laminant un peu plus la compétitivité des exportations argentines, déjà plombées par la hausse du dollar.

En 2000, la seule ville de Buenos Aires compte 3,5 millions de pauvres, dans un pays où les pensions et la sécurité sociale ont également été privatisées. Ce cocktail détonant, doublé d'une production industrielle poussive, sape inexorablement les fondations de l'Argentine.

Au milieu d'une avalanche d'accusations de corruption contre son administration, Carlos Menem quitte le pouvoir en laissant derrière lui une industrie au ralenti, un chômage galopant, une pauvreté jusque-là inconnue dans ce pays sud-américain et les prémices d'une récession qui dure maintenant depuis 43 mois. Jorge Vivallo-Varela se souvient. Cet économiste de 47 ans, aujourd'hui au chômage, est revenu de Moscou il y a un peu plus de 3 ans. `Après 5 ans à l'étranger, j'ai retrouvé un pays profondément changé. La population est devenue beaucoup plus pauvre, les rues du centre de Buenos Aires sont envahies par les sans-abris et le chômage fait des ravages´, raconte-t-il. `Même maintenant, il y a un côté irréel à voir les supermarchés et les magasins désertés par une population qui a vu son pouvoir d'achat réduit à portion congrue. La classe moyenne a été, il est vrai, la plus touchée par le corralito (restriction des retraits bancaires: NdlR)´.

Arrivé au pouvoir le 10 décembre 1999 en promettant la fin de la corruption et la réactivation de l'économie, le président radical Fernando de la Rua a plus que déçu. La situation ne s'est en rien amélioré, et dans de nombreux secteurs, elle s'est même détériorée. Mais, rien n'y fait. L'Argentine continue à se cramponner à la parité dollar/peso, malgré l'appréciation constante du billet vert. Face à ce qui relève d'une fuite en avant suicidaire, les institutions internationales adoptent une position ambiguë, dictée par le seul objectif d'assainissement des comptes publics. `Elles ne tiendront jamais compte d'autres indicateurs comme la pauvreté et le chômage´, note Paul Löwenthal.

Le 5 décembre dernier, pour la première fois le Fonds monétaire international (FMI) refuse un prêt supplémentaire à l'Argentine. Les nouvelles (et draconiennes) mesures de l'omniprésent Cavallo pour tenter d'amadouer le FMI achèvent d'exacerber la colère des Argentins. `Via les pillages et les concerts de casseroles, la classe moyenne s'est exprimée comme jamais auparavant´, relève Paul Löwenthal. Une colère qui défoule, mais ne rassure pas. `On sent les gens très inquiets pour leur futur, mais aussi pour celui de leurs enfants´, confirme Jorge Vivallo-Varela.

Comme un mauvais `remake´, les enfants et conjoints de descendants italiens et espagnols font - de Buenos Aires à Cordoba - de nouveau le siège des consulats pour partir en Europe. `Ce n'est pas nouveau, c'est comme ça à chaque crise. Le hic, c'est que cet exode constitue le plus souvent en une fuite de jeunes; de cerveaux; de personnes qualifiées´, soupire Paul Löwenthal. Et comme l'Argentine a été généreuse avec leurs ancêtres, l'Italie et l'Espagne renvoient l'ascenseur; les passeports ne sont pas difficiles à obtenir. `Moi, je resterai, même si l'avenir n'est pas radieux´, lâche Jorge Vivallo-Varela. `Nous n'avons pas réussi à prendre en marche le train de la globalisation. Nous aurions pu en profiter pour vendre nos produits à l'étranger. C'est désespérant, parce que nous disposons de nombreuses ressources naturelles - des produits agricoles, de la viande, du gaz, du pétrole etc - mais auxquelles nous n'apportons aucune valeur ajoutée, exception faite peut-être du vin. L'Argentine cultive le soja, mais l'huile est produite au Brésil. Mais qui investira encore en Argentine?´

Aujourd'hui, nul ne se risque à parier sur le plan anti-crise du président Duhalde, alors que le cacerolazo couve toujours. Le gouvernement argentin tente de calmer le jeu dans le pays en promettant un assouplissement des restrictions bancaires (corralito), tout en essayant de résister aux pressions de la communauté internationale où son plan anti-crise suscite seulement l'inquiétude.

© La Libre Belgique 2001