Chomsky: `C'est la paix qu'on terrorise´

L'orage a enfin éclaté à Porto Alegre, au sud-est du Brésil. Dans la nuit, heure européenne, devait avoir lieu la cérémonie d'ouverture du deuxième Forum social mondial (FSM). Le linguiste américain critique vertement le dernier discours de Bush

RACHEL CRIVELLARO
Chomsky: `C'est la paix qu'on terrorise´
©EPA

A PORTO ALEGRE

L'orage a enfin éclaté à Porto Alegre, au sud-est du Brésil. Dans la nuit, heure européenne, devait avoir lieu la cérémonie d'ouverture du deuxième Forum social mondial (FSM). La tribu des altermondialistes disposera alors de cinq jours pour esquisser les contours d'un monde qui `tourne le dos à l'ultralibéralisme et à la globalisation´. Mais depuis la première édition du FSM, l'état du monde a été bouleversé. Les attentats du 11 septembre ont fait une violente irruption dans le débat sur la mondialisation. Le terrorisme et ses conséquences connexes ont été largement intégrés dans les travaux du contre-sommet alternatif au Forum économique mondial de New York (lire ci-dessous). Certains sont venus dans la capitale du Rio Grande do Sul dans le but de démontrer qu `un monde sans guerre est possible´. Les trois prix Nobel, Rigoberta Menchù (Guatemala), Mirad Corrigan Maguirre (Irlande) et Adolfo Pérez Esquivel (Argentine) ont condamné le terrorisme tout autant que `l'agression militaire soutenue par des opérations humanitaires qui laissent des milliers d'hommes, femmes et enfants sans foyer en Afghanistan´.

Autre hôte de marque du FSM, le grand linguiste américain et infatigable pourfendeur de la politique étrangère des Etats-Unis, Noam Chomsky, est venu pour la première fois à Porto Alegre pour ouvrir une `Conférence sur la paix´, dans le cadre des manifestations parallèles au Forum. Une invitation qu'il a accepté avec enthousiasme `pour les promesses implicites que recèle le mouvement antimondialisation´. Le professeur en linguistique du Massachussetts Institute of Technology (MTI) se veut d'ailleurs précis sur le sens du mouvement. `On ne peut pas parler d'un mouvement contre la mondialisation, mais bien pour une autre mondialisation. Car, il contient les prémices d'une nouvelle internationale de la solidarité´.

Persona non grata dans les cercles intellectuels américains pour ses positions tranchées sur les conséquences des attentats du 11 septembre, Noam Chomsky a de nouveau dénoncé `l'aveuglement de certains qui ne veulent pas reconnaître que les pays qui ont déclaré la guerre à la terreur ont été eux-mêmes plusieurs fois condamnés par des instances internationales pour leurs propres pratiques terroristes´. Pour autant, le linguiste ne parle pas de revanche, il n'estime pas que le monde s'est `rééquilibré´ après le 11 septembre. `Les responsables des attentats ont commis un terrible crime contre la population des Etats-Unis mais aussi contre les pauvres du monde entier. Ils ont libéré une réaction en chaîne qui va fragiliser encore plus les pays pauvres, à la démocratie vacillante sur le plan des droits de l'homme´.

Par ailleurs, souligne encore Noam Chomsky, `les grandes puissances profitent des événements pour imposer leurs vues parce qu'elles se disent victimes de la terreur. Toute contestation est malvenue, voire suspecte. De cette manière, on tente aussi d'étouffer la lutte des classes, mais aussi d'évacuer la gigantesque fracture sociale entre le Nord et le Sud. On assiste à une militarisation croissante de la société, mais l'armée est utilisée pour des intérêts économiques et géostratégiques. Il n'y a aucune raison d'accepter cette pure exploitation de la peur et de l'angoisse. En fait, c'est la paix qu'on terrorise´. Et de critiquer le récent discours `belliqueux´ sur l'état de l'Union (lire LLB du 31-01-02) du président américain Georges W. Bush à l'encontre des Etats `voyoux´. `En voulant maintenir sa popularité, lustrer son image de super héros, Bush continue à entretenir un climat d'angoisse qui ne peut que tétaniser ses opposants´.

Epinglé par ses détracteurs pour sa propension à critiquer sans réellement proposé d'alternative, Noam Chomsky a réaffirmé sa croyance dans le mouvement antimondialisation. `C'est un travail de longue haleine qui passe par des propositions pratiques à un monde qui se veut pragmatique. L'accord sur l'accès au médicament pour les pays pauvres conclu à Doha (NdlR. : conférence de l'Organisation mondiale du commerce en novembre dernier), par exemple, constitue un premier pas concret d'alliance objective entre le monde associatif et certains intérêts nationaux. Le Brésil, grand producteur de médicaments génériques, qui s'est souvent heurté au lobby pharmaceutique international, a été une des principales chevilles ouvrières de l'accord...´.

© La Libre Belgique 2001


`Une atmosphère différente´ Le Forum économique mondial s'est penché, dès son ouverture jeudi à New York, sur les grands problèmes de la planète dans le sillage des attentats du 11 septembre comme la guerre contre le terrorisme, la course à l'armement de l'Irak ou le conflit israélo-palestinien. A l'évidence, `il y a une atmosphère différente depuis le 11 septembre´, estime Sergei Karagamov, responsable du comité de politique étrangère et de défense de l'Institut de l'Europe, en référence au consensus pour combattre le terrorisme. Mais la réponse commune pour faire tomber le régime des Taliban n'est pas forcément celle qui fera tomber le régime du président irakien Saddam Hussein car `personne ne sait ce qu'il faut faire avec l'Irak´, souligne Christoph Bertram, directeur de l'Institut allemand pour la sécurité et les affaires internationales. Les racines du terrorisme ou des conflits, et en général l'insécurité au niveau mondial, thèmes d'un atelier du forum jeudi, ne sont pas une affaire de riches ou de pauvres, selon les intervenants. Pour les participants au Forum de New York, il serait abusif de lier l'émergence d'un terrorisme au niveau mondial à une aggravation des inégalités. Pour Alain Dieckhoff, du Centre d'études et de recherches internationales (Ceri), `il n'y a pas de liens entre fossé économique et terrorisme´. Toutefois, l'observation des réalités sur le terrain montre la nécessité `d'une meilleure répartition des richesses dans la société´, ajoute cet expert. (AFP)

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