Les électeurs ont échappé de peu au calendrier `dingo´

BERNARD DELATTRE

CORRESPONDANT PERMANENT À PARIS

A l'origine, ce sont des législatives qui auraient dû être tenues les 21 avril et 5 mai. En effet, si en avril 2001 le Parlement français n'avait pas inversé - ou rétabli, comme on veut - le calendrier électoral, l'Assemblée nationale aurait dû être renouvelée avant que soit élu le nouveau locataire de l'Elysée. Cela aurait été clairement contraire au principe même des institutions de la Ve République, qui veut que la mère de toutes les élections, la présidentielle, précède les législatives. Cela aurait été même une première depuis l'instauration en 1965 de l'élection du suffrage universel direct du chef de l'Etat. La cause de cette incongruité? Deux événements ayant bouleversé le calendrier institutionnel: le décès inopiné de Georges Pompidou en 1974 et la dissolution anticipée de l'Assemblée par Jacques Chirac en 1997.

L'an dernier, cependant, via une proposition de loi organique, le Parlement remit donc les choses dans l'ordre. Pour que la présidentielle puisse se tenir avant les législatives, il fallut prolonger le mandat des députés de onze semaines et retarder d'autant la date d'expiration des pouvoirs de l'Assemblée. Cette réforme historique - pour retrouver pareille `auto-prolongation´ de mandat parlementaire, il faut remonter jusqu'en 1914 - était restée longtemps dans les limbes, mais elle mit seulement six mois à se concrétiser. Cette précipitation, on la dut au Premier ministre Jospin, qui en novembre 2000, se déclara subitement favorable à l'inversion du calendrier électoral. Un des arguments invoqués alors était la nécessité d'atténuer les risques de cohabitation. Les législatives tenues après les présidentielles, en effet, tendent généralement à conforter le Président nouvellement élu.

Les gaullistes comme le PC et les Verts bataillèrent contre ce changement de calendrier, qualifié de réforme de `convenance personnelle´ par Chirac. Jospin parvint toutefois à le faire adopter grâce au soutien d'une trentaine de parlementaires UDF.

A l'époque, en guise d'arguments politiques, on eut surtout droit, de part et d'autre, à des arrière-pensées tacticiennes et très politiciennes. Ainsi, si Chirac s'est opposé au rétablissement du calendrier dans le sens qu'aurait pourtant vraisemblablement souhaité de Gaulle en personne, c'est surtout parce que la droite - à l'inverse de lui-même, assez contesté - était en forme, comme le confirmèrent les municipales. On pensait donc généralement que seule une victoire préalable de la droite aux législatives aurait permis au Président de briguer avec confiance sa succession.

La gauche, elle, voulait changer de calendrier car la tradition veut qu'elle remporte les législatives quand celles-ci suivent les présidentielles. Et car Jospin n'aurait pu décemment briguer l'Elysée si, auparavant, ses parlementaires avaient été battus par la droite.

Les petits partis étaient tout aussi intéressés. Verts et PC, qui n'ont aucune chance de remporter l'Elysée, auraient voulu éviter d'aborder les législatives après une victoire socialiste à la présidentielle, qui leur aurait porté ombrage et les aurait mis en position de faiblesse pour la négociation des investitures avec le PS. Enfin, si l'UDF était opposée au maintien du calendrier `dingo´, Bayrou dixit, c'était surtout parce que la tenue des législatives avant les présidentielles aurait incité nombre de parlementaires désireux de se faire réélire à se revendiquer d'emblée du présidentiable de droite le mieux placé, à savoir Chirac. Cette `contamination´ des législatives par les présidentielles aurait donc bipolarisé encore un peu plus l'agenda politique et, partant, déforcé les rivaux de droite du Président.

Les chiraquiens n'ont évidemment pas manqué d'accabler la `félonie´ des centristes, `complices´ de Jospin. Mais finalement, Chirac lui-même a écrasé. Taper trop sur `les traîtres´ de l'UDF aurait nui à l'image de rassemblement qu'il souhaitait donner de la droite. Cela risquait aussi de le faire passer pour un piètre chef de guerre ayant absolument besoin, pour se lancer dans la bataille, que ses lieutenants aient d'abord débroussaillé le terrain.

Chirac s'est donc résolu à aller au front avant ses parlementaires. A en juger aux sondages, il a eu raison. Confirmation - ou infirmation - le 5 mai vers 20 heures.

© La Libre Belgique 2002