Un dimanche de défoulement électoral annoncé en France

Chirac fait figure de favori. Mais vu le nombre d'indécis, l'ampleur de l'abstention, l'étroitesse des écarts attendus et l'imprécision des sondages, rien n'est joué; tout peut survenir. Y compris une surprise énorme et historique? On ne peut totalement l'exclure.

Un dimanche de défoulement électoral annoncé en France
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BERNARD DELATTRE

CORRESPONDANT PERMANENT À PARIS

C'est l'élection de tous les dangers, et - paradoxalement, puisqu'on dit d'elle depuis des mois qu'elle est jouée d'avance - celle de toutes les incertitudes. Si l'on en croit les enquêtes d'opinion, Jacques Chirac part favori. Les six grands instituts de sondages le donnent gagnant à l'issue du premier tour dimanche. Quatre de ces six instituts le donnent vainqueur au soir du second tour, le 5 mai, les deux derniers prévoyant une égalité 50-50 avec Lionel Jospin. Si ces prédictions se réalisent, le Premier ministre sortant paierait le prix à la fois de son éternel problème d'image, d'un bilan sécuritaire jugé insatisfaisant, de plusieurs gaffes de campagne, d'un positionnement politique cafouilleux et d'une actualité ayant servi son adversaire.

Chirac, toutefois, aurait tort de se réjouir d'avance, pour trois raisons au moins. Un: seuls deux à quatre points le séparent de Jospin, soit l'ampleur habituelle de la marge d'erreur des sondages. Deux: sa propre cote est traditionnellement surévaluée dans les enquêtes d'opinion. Trois: en 1995 déjà, Jospin avait été donné bon perdant du premier tour, et on sait ce qu'il advint. Du reste, les deux `grands´ candidats afficheront vraisemblablement la même petite mine dimanche soir. En effet, si les pronostics se confirment, leur score respectif ne devrait guère dépasser les 20 pc - du jamais vu. Sur d'aussi faibles bases, il leur sera difficile de créer une dynamique pour le second tour. Et au final, si l'abstention et le vote blanc atteignent effectivement des sommets, l'un ou l'autre fera figure de Président le plus mal élu de l'histoire vu la faiblesse numérique de sa légitimité populaire.

UN SCÉNARIO-CATASTROPHE?

Et encore n'est-ce pas le scénario-catastrophe. Celui-ci est déjà clairement identifié: il verrait le `troisième homme´ (le FN Jean-Marie Le Pen probablement, la trostkiste Arlette Laguiller moins vraisemblablement) dépasser le deuxième concurrent sur le fil et s'imposer au second tour au détriment d'une des deux grandes familles politiques. Du jamais vu.

Hypothèse invraisemblable? Certains sondages n'ont crédité Jospin que de 16,5 pc des suffrages mais ont attribué jusqu'à 14 pc Le Pen. Une fois encore, les 2,5 pc de différence ne correspondent qu'à la marge d'erreur. En outre, on sait la cote de l'extrême droite systématiquement sous-estimée dans les sondages. Et en tout état de cause, d'un point de vue statistique, aucune hypothèse ne peut définitivement être écartée avec une grosse quarantaine de pc d'électeurs encore indécis à l'avant-veille du scrutin.

Mais même si ce scénario-catastrophe ne se produisait pas, le scrutin regorgera d'enseignements intéressants pour l'avenir.

Ainsi, un bon score de Le Pen - que sert la cannibalisation de la campagne par la thématique sécuritaire - assorti d'un résultat fût-il maigrichon de son rival Bruno Mégret pourrait porter l'extrême droite française à des niveaux jamais atteints et doper le passage de flambeau à la nouvelle génération. Le succès des listes trotskistes, s'il se confirme, annoncera quant à lui un troisième tour assez chaud, vraisemblablement sous la forme d'un vaste mouvement de contestation sociale. Il dictera aussi l'avenir du Parti communiste, menacé de disparition de la scène politique. Il déterminera, enfin, la faisabilité d'une majorité `plurielle´-bis sur laquelle un Jospin pourrait éventuellement s'appuyer, majorité qui ne paraît pas donnée vu les exigences des écologistes et des chevènementistes.

A droite tout autant, les lendemains d'élections risquent d'être cruciaux. Une déroute des rivaux de Jacques Chirac - le centriste Bayrou et le libéral Madelin - mettrait en danger la survie de leur parti. Elle accélérerait aussi le mouvement vers une recomposition de cette famille politique autour d'un grand parti dominé par les néo-gaullistes, a fortiori si Chirac l'emporte au second tour.

© La Libre Belgique 2002


A la mi-journée, le taux de participation était de 21,41%, a annoncé le ministère de l'Intérieur. En 1995, il était de 22,52%. Le taux de participation, qui a tendance à s'effriter au fil des années, pourrait cette fois être affecté par les congés scolaires dans plusieurs académies dont celles de la région parisienne. Selon les instituts de sondages, de 25 à 30% des Français pourraient ainsi s'abstenir au premier tour. En raison du décalage horaire, la Nouvelle Calédonie a déjà fermé ses 213 bureaux de vote. Deux heures avant la clôture du scrutin, le taux de participation s'élevait sur le territoire à 37,25%.