`Certains ont cru à tort que l'extrême droite était moribonde´

PAR RACHEL CRIVELLARO

ENTRETIEN

Le Pen au second tour, le scénario avait été évoqué mais cela reste quand même une grosse surprise. Comment l'expliquez-vous?

Par un concours de circonstances convergentes. Premièrement, et contrairement à ce que beaucoup d'analystes ont avancé, l'extrême droite française n'a jamais été moribonde. Même après sa scission, elle a continué à enregistrer de bons résultats. Il suffit de se remémorer ses scores aux élections régionales de 1998, aux dernières élections européennes où elle a franchi le cap des 5 pc ou encore aux municipales de l'an dernier. Deuxièment, l'extrême droite a clairement bénéficié de la thématique dominante de la campagne, à savoir la sécurité. Par ailleurs, la pléthore de candidats de ce scrutin a contribué à un éparpillement des voix - que ce soit à droite comme à gauche - qui a directement profité aux extrêmes. Les derniers résultats montrent que près de 33 pc des électeurs ont voté pour les extrêmes. Enfin, je pense que les deux candidats `pressentis´ se sont trop positionnés pour le second tour avec comme conséquence de ne pas créer une véritable mobilisation de leurs troupes.

Peut-on néanmoins parler d'une défaite personnelle de Lionel Jospin?

Je pense que Lionel Jospin n'a pas réussi sa campagne; il a complètement fait l'impasse sur les impératifs d'une élection à deux tours. Il a perpétuellement fait le grand écart, notamment sur la sécurité, avec les positions de Jacques Chirac au lieu d'essayer d'imposer ses propres thématiques comme son bilan social. Et puis, et c'est d'autant plus redoutable dans le cadre d'une élection présidentielle, il apparaît clairement que la personnalité de Jospin n'enthousiasme pas.

Quid de l'abstentionnisme record?

C'est un fait avéré dans la plupart des pays européens: la montée de l'abstentionnisme handicape surtout les forces de centre-gauche. Les observations montrent que la répartition de l'abstentionnisme n'est pas homogène. Mais, les catégories le moins socio-économiquement favorisées sont le plus enclines à l'abstention; or il s'agit d'un électorat traditionnellement de gauche.

Qui alors a voté selon vous pour Le Pen?

Il faut se garder des raccourcis. L'électorat de l'extrême droite relève d'une alchimie très particulière qui parvient à agréger tant les classes populaires que bourgeoises.

A lumière du premier tour, peut-on imaginer Le Pen vainqueur au second tour?

Je ne pense pas, mais bon, tout est possible... La plupart des vaincus devraient logiquement appeler à voter Chirac.

Quel type de campagne devrait maintenant mener Chirac?

Je ne pense pas qu'il va chasser sur les terres de la gauche, désormais Chirac doit faire une campagne d'union nationale. Il se présente aujourd'hui comme le dernier rempart, celui qui doit sauver l'honneur de la France. Je me demande d'ailleurs s'il y aura un débat entre Chirac et Le Pen...

Lionel Jospin a-t-il encore un avenir politique?

J'imagine mal qu'un Premier ministre sortant qui fait un score de 16 pc pour être finalement éjecté au premier tour et à son âge puisse encore espérer quoique ce soit. Cela doit être dur, et quelles que soient les nuances d'appréciation, de terminer sa vie politique sur une claque pareille.

La France a-t-elle basculé à droite, voire à l'extrême droite, à l'instar de ce qui s'est passé dans d'autres pays européens?

Je crois que l'on assiste à un mouvement de recomposition de la droite européenne de plus en plus souvent obligée de composer avec l'extrême droite et les partis populistes, mais aussi à une désaffection croissante à l'encontre des partis parlementaires. Dès lors, nous sommes dans ce j'appelle une `configuration explosive´. C'est le signe que les partis doivent désormais s'interroger sérieusement sur la place du politique dans la régulation de nos sociétés.

© La Libre Belgique 2002

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