`Au Sud, le cordon sanitaire est total´

Pour Paul Wynants (Facultés de Namur), il y a dans la société politique francophone une série de caractéristiques qui, jusqu'ici, font office d'anticorps: pas de relais politique ni médiatique.

PAR FRANCIS VAN de WOESTYNE

ENTRETIEN

Pourquoi n'y a-t-il pas, en Communauté française, une force d'extrême droite comparable à celle qui sévit en Flandre ou en France? Nous avons interrogé Paul Wynants, professeur d'histoire politique aux Facultés Notre-Dame de la Paix, à Namur.

Il faut nuancer le propos en rappelant que le Front National et d'autres forces d'extrême droite ont quand même atteint, dans un passé récent, un résultat non négligeable. En 1995, le FN a récolté 138 496 voix; en 99, si on cumule les voix du Front national et du Front nouveau de Belgique de Marguerite Bastien, on arrive à 113.000 voix en Communauté française. On est donc loin des scores flamands et français. Mais dans certains cantons, il y avait des scores importants: en 99, le FN a fait 8,2 pc à Charleroi et 7,6 pc à Châtelet.

Mais pourquoi l'extrême droite n'a-t-elle jamais vraiment décollé dans le sud du pays?

Ces partis sont très mal structurés, côté francophone. Ils n'ont pas d'appareil, pas de cadre, pas de machine à récolter les voix. Ils n'occupent pas le terrain, ne rencontrent guère les électeurs. Deuxième faiblesse: l'extrême droite est déchirée par de multiples scissions et querelles de personnes. Il n'y a pas de leader indiscutable. Elle n'a pas, géographiquement parlant, de fief ou de bastion à partir duquel elle peut rayonner comme Anvers pour le Blok. Enfin, elle ne peut pas se rattacher à une tradition politique ou à un courant bien ancré dans la société comme le nationalisme flamand ou le précédent de Vichy en France. L'extrême droite chez nous, est donc très monothématique: c'est le discours obsessionnel sur l'immigration.

Suffirait-il qu'un leader populaire, xénophobe, nationaliste apparaisse pour que l'extrême droite grandisse?

Ce n'est pas à exclure totalement. Mais il y a quand même, dans la société politique francophone, une série de caractéristiques qui, jusqu'ici, ont fait office d'anticorps. Au sud du pays, le cordon sanitaire est appliqué totalement et strictement: l'extrême droite n'a pas d'interlocuteur dans les partis démocratiques, ni de tribune dans les médias d'ailleurs. De plus, personne, dans les partis francophones, n'a repris à son compte le discours de l'extrême droite pour le banaliser ou lui donner du crédit. En Flandre, Mme Leduc, du VLD, a eu des propos pour le moins contestables. Chez les libéraux francophones, en revanche, depuis que Louis Michel est arrivé à la barre, il y a eu un infléchissement très net de la ligne du parti qui, sous Jean Gol, avait quand même des relents parfois un peu sécuritaires.

Enfin, la culture politique francophone a été marquée par les valeurs du mouvement ouvrier et par le brassage des populations que la Wallonie a connu dès le 19e siècle. Il y a peut-être plus d'ouverture, côté francophone ou, en tout cas, moins de rejet à l'égard des allochtones ou des descendants d'allochtones. Dans votre baromètre politique, il est significatif de voir que l'homme politique le plus populaire est un fils d'immigré italien.

Il n'y a donc pas de terreau favorable à la croissance d'une telle force extrémiste?

Le terreau existe: ce sont les difficultés économiques, sociales et de logement que l'on rencontre dans les grandes agglomérations industrielles. Mais il y a eu des alternatives démocratiques qui ont permis de capter les suffrages des mécontents: ce fut le cas, en partie, pour les verts jusqu'en 99.

L'extrême droite se nourrit de xénophobie, de nationalisme mais aussi de populisme. Sur ce terrain, et celui-là seulement, des gens comme José Happart n'ont-ils pas aussi offert un exutoire démocratique aux mécontents?

Certains hommes politiques ont joué sur cette fibre-là, c'est clair. José Happart l'a fait. On peut aussi citer Paul Vanden Boeyenants au PSC et Roger Nols, chez les libéraux.

Ils ont donc aidé à lutter contre l'extrême droite?

A priori, le populisme, quel qu'il soit, n'est pas une bonne chose, même s'il se porte sur des personnalités engagées dans des partis démocratiques. Ce n'est pas une manière d'aider le citoyen à avoir un jugement sain.

© La Libre Belgique 2002

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