Le Nord-Pas-de-Calais, un miroir grossissant

La gauche s'effondre, Le Pen triomphe dans 2 départements qui cumulent tous les records: celui de l'abstentionnisme et celui du vote contestataire qui s'affiche aux extrêmes. Le fief des socialistes n'a pas vu venir la colère ambiante

PAR RACHEL CRIVELLARO

REPORTAGE

ENVOYÉE SPÉCIALE À LILLE

En ce lendemain de veille, le soleil brille généreusement sur Lille. La capitale des Flandres dément l'image d'Epinal d'un Nord éternellement plongé dans la grisaille. Il n'empêche, certains n'ont pas le coeur à apprécier ce frémissement printanier. Les départements du Pas-de-Calais et du Nord - fiefs traditionnels de la gauche - se sont réveillés avec un Jean-Marie Le Pen triomphant. Lionel Jospin réalise un petit 17 pc, à mille lieux des traditionnels 40 pc de François Mitterrand. Avec un score de 19 pc (365.169 suffrages), le leader frontiste améliore pour sa part de 2 points sa prestation aux présidentielles de 1995.

Dans certaines circonscriptions connotées à gauche, il s'offre même le luxe de dépasser la barre des 20 pc. `Il a fait un tabac dans des villes comme Roubaix, Tourcoing ou Maubeuge, mais on oublie que lors des régionales précédentes il avait déjà réalisé des scores importants. Cela fait 15 ans que le Front Nationale travaille ces zones souvent déclassées industriellement et ravagées par le chômage. La nouveauté de ce scrutin, c'est que cette `performance´ s'étend désormais à l'ensemble du département´, souligne Hugues Beaudouin de l'Ecole supérieure de journalisme de Lille. Si le département du Nord aligne les mêmes tendances observées sur le plan national, l'effet loupe paraît incontestable qui affiche ainsi un taux record d'abstentionnisme: 37,5 pc, soit le score le plus élevé de France. `La faute au soleil´, admettent certains, `nous avons préféré passer notre dimanche à la côte d'Opale´. Le Nord victime de la météo? `Disons un prétexte supplémentaire. Beaucoup de gens n'ont pas voté par dépit. La conviction que les jeux étaient faits n'a pas aidé à mobiliser les foules. D'autres étaient carrément désabusés par le discours centriste adopté par Jospin´, estime-t-on dans les couloirs de l'Hôtel de ville. Et de critiquer en filigranes le seul meeting du candidat Jospin sur les terres de Martine Aubry, maire socialiste de Lille. `La mairie en a fait un événement pour `bo-bo´ (bourgeois-bohème), le public populaire n'a jamais été sollicité. On n'a jamais vu ne fusse qu'une simple distribution de tracts sur la place du marché´, note Hugues Beaudouin.

Résultats: ceux qui se sont abstenus hier, ce mordent les doigts aujourd'hui. `Et maintenant, ce sont eux surtout qui manifestent contre Le Pen. Je ne suis pas d'accord, c'est trop facile de contester le civisme démocratique des autres. Moi, j'ai voté Chirac et je n'ai pas besoin d'aller manifester´, s'emporte Nathalie, étudiante en gestion. Car, si la percée du Front Nationale lamine les éminences de gauche, pour les Lillois elle relève presque de l'inévitable. `Beaucoup de gens se sont défoulés lors de ce premier tour´, commente le patron du café `Hôtel de ville´ et membre de la Chambre des artisans lillois. `Ils ont voulu exprimer leur ras-le-bol face des hommes politiques incapables de prendre en compte leurs vrais problèmes comme l'emploi ou les retraites. On nous parle des 35 heures mais, à part les fonctionnaires, personnes ne les faits. Les gens n'osent plus se promener tranquillement; les personnes âgées sont terrorisées et ne veulent plus sortir de chez elles. Avec Le Pen, ils ont entendu quelqu'un qui leur parlait d'insécurité et leur promettait un job en `rendant la France aux Français...´.

Leitmotiv de toutes les conversations: l'insécurité - ou sentiment d'insécurité, c'est selon. `Bien sûr, si Le Pen devient président, ce sera une dictature. Mais au moins il fera quelque chose pour la sécurité´, explique une vieille dame qui voté pour le candidat frontiste. Mais, la plupart des Lillois pro-Le Pen se défendent d'avoir émis un vote à caractère raciste. `Un vote contestataire, oui ! De toute façon, les législatives vont accoucher d'une cohabitation. Et rien ne changera´. Mais certains de reconnaître `qu'il ne pensait pas qu'il allait passer...´

Conseiller municipale de Martine Aubry à la mairie du faubourg de Béthune, un quartier de logements sociaux, Wallid Hanna rejette le `spectre´ de l'insécurité. `Sur 8.000 habitants, notre quartier compte 30 pc d'étrangers et les problèmes que nous rencontrons touchent avant tout l'emploi et la santé. Deux thèmes qui ont brillé par leur absence dans la campagne´, analyse-t-il. `Je crois que Jacques Chirac a trop joué avec l'insécurité. Pour le coup, près de 30 pc des Français ont voté aux extrêmes, de gauche comme de droite. Lille n'est plus une ville grise. Le TGV, Euralille sont des élements positifs, il faut que les médias arrêtent de colporter l'image d'une métropole ravagée par la peur et la misère. De toute façon, l'équipe municipale reste en place. Elle n'a certes pas gagné, mais elle n'a pas non plus été désavouée.´

Au milieu de cette lame de fond frontiste, Lille a en effet résisté. Le candidat Le Pen (16,02 pc) arrive troisième derrière Jospin (20,21 pc) et Chirac (16,61 pc). Dans certains quartiers, le score du frontiste tombe même en dessous des 10 pc. Mais, une lecture plus fine montre des exceptions en faveur de Le Pen dans les quartiers les plus défavorisés comme Helemmes ou Lomme. Si la plupart des habitants du Nord-Pas-De-Calais restent convaincus que les législatives corrigeront leurs `excès´, d'autres non man's land politiques subsistent comme autant de bombes à retardement. Ainsi, à quelques kilomètres de Lille, à Sangatte le vote nul l'a emporté de justesse sur celui du Front National. Cette petite station balnéaire qui cohabite tant bien que mal avec un centre d'accueil pour réfugiés de la Croix-Rouge n'en peut plus de l'indifférence des pouvoirs publics. Un collectif a distribué des bulletins jaunes pour que les habitants puissent manifester leur mécontentement. Au dépouillement, les votes jaunes étaient majoritaires. Juste avant Le Pen.

© La Libre Belgique 2002

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