Sonnée par le succès de Le Pen, la France cherche à réagir

Le succès de Jean-Marie Le Pen n'est pas un raz-de-marée. Mais le dirigeant du Front national a bénéficié de la forte abstention et de la dégringolade de ses adversaires. Outre Lionel Jospin, Jean-Pierre Chevènement, Arlette Laguiller et, surtout, Robert Hue sont les grands perdants.Participez à notre: forum.Découvrez aussi les dérapages de Jean-Marie Le Pen.

Sonnée par le succès de Le Pen, la France cherche à réagir
©EPA
BERNARD DELATTRE

CORRESPONDANT PERMANENT A PARIS

1. La poussée de l'extrême droite.

Avec 17,02 pc des voix, Jean-Marie Le Pen a largement dépassé son record de 1995 (15,4 pc). Mais contrairement à ce qu'on pourrait penser, ce succès n'est nullement dû à un raz-de-marée en sa faveur: dimanche soir, le tribun du FN n'a gagné que 300 000 voix de plus qu'en 1995. Ce qui l'a fait progresser, en fait, c'est le fort taux d'abstention et la dégringolade subie par ses adversaires, par la gauche singulièrement.

Ces deux phénomènes permettent à Le Pen à la fois d'étendre son emprise sur des territoires d'où il était jusqu'à présent absent ou peu implanté, et de s'enraciner profondément là où il était déjà présent. Ainsi, à l'échelle du pays, le président du Front national arrive en tête dans 35 départements et s'impose dans 9 des 22 Régions. Il s'impose notamment dans des Régions aussi importantes que Rhône-Alpes, la Provence-Alpes-Côte d'Azur (Paca), l'Alsace, la Lorraine, les Pyrénées orientales, etc. Dans ses bastions méditerranéens, l'extrême droite fait évidemment un triomphe. Les grandes villes du sud - Orange (33 pc), Nice (26 pc) ou Marseille (23 pc) - ont massivement voté en sa faveur. Dans les Bouches-du-Rhône, le FN réalise un score de 22,4 pc (+6) et arrive en tête dans 94 des 119 communes composant ce département. Dans d'autres départements, le FN affiche des résultats mirobolants. Il dépasse les 25 pc dans le Vaucluse ou les Alpes-Maritimes (où Le Pen distance Chirac de près de 10 points), tutoie les 25 pc dans le Gard ou le Var, franchit le seuil des 20 pc en Drôme, dans l'Hérault ou les Pyrénées orientales, et s'étend le long du pourtour méditerranéen: ainsi dans le Languedoc-Roussillon, Le Pen a emporté trois départements sur cinq.

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Mais le sud du pays est loin d'être le seul concerné par la vague brune. Dimanche, Le Pen s'est également profondément enraciné dans le nord du pays: il a franchi la barre des 20 pc dans les Ardennes et dans la Meuse et est arrivé en tête dans le Nord-Pas-de-Calais, où il a frisé les 20 pc. Il a également conforté son emprise dans l'est de l'Hexagone: il est arrivé bon premier à Strasbourg, et a approché les 25 pc dans le Haut-Rhin, la Moselle ou le Bas-Rhin. Idem dans le reste du pays. En Rhône-Alpes, Le Pen est arrivé en tête dans sept départements sur huit, bénéficiant notamment de l'écroulement des bastions communistes (Vénissieux, Vaulx en Velin, etc.).

Le FN est tout autant parvenu à s'immiscer là où, jusqu'à présent, ce parti était peu implanté. Dans certaines villes de province, par exemple (15 pc à Orléans), dans des Régions qui faisaient figure de bastions de droite (+5 pc en Corse) ou de gauche (+4 pc en Midi-Pyrénées), dans des aires rurales (en Bourgogne). Finalement, seules deux grandes parties de l'Hexagone ont réussi à résister à la poussée frontiste. D'une part, toute la façade atlantique du pays: de Brest à Hendaye, nulle part Le Pen n'occupe la pole position. D'autre part, dans les deux plus grandes villes de France, Lyon et Paris. Dans la capitale française, Le Pen est resté en dessous de la barre des 10 pc.

2. La dégringolade socialiste.

Lionel Jospin n'arrive en tête que dans neuf départements de France. Au total, il a perdu quelque 2,6 millions de suffrages par rapport à 1995. L'épicentre du séisme socialiste se situe dans le nord du pays: dans ces bastions ouvriers et industriels qui, dimanche, ont été marqués soit par une très forte abstention, dépassant souvent les 30 pc, soit par une poussée frontiste. On estime ainsi que 20 pc des électeurs de gauche déçus ont porté leurs suffrages sur le Front national.

INFOGRAPHIES
Les résultats définitifs à l'issue du premier tour
Carte de France de Jacques Chirac
Carte de France de Jean-Marie Le Pen
Carte de France de Lionel Jospin
La France scindée

Dans les autres régions du pays, le déclin socialiste est tout aussi perceptible. Jospin n'atteint que 13 pc des voix en Paca, 15 pc en Auvergne et à Lyon (pourtant gagnée par la gauche aux municipales de mars 2001), 7 pc en Lorraine et dans le Centre. A Marseille, jadis le fief de Gaston Defferre, seul un électeur sur six a voté en faveur de la gauche. Seule consolation, le PS conserve la tête en Midi-Pyrénées: les 19,5 pc réalisés par Jospin constituent son meilleur score de 2002 mais le plus mauvais résultat socialiste depuis 1969. Même à Cintegabelle, le fief du Premier ministre sortant, le PS est arrivé en tête mais il a perdu 10 points par rapport à 1995.

3. La droite résiste, vaille que vaille.

Jacques Chirac est arrivé en tête dans 52 départements. Mais son score de 19,67 pc est moindre que celui de 1995 (20,8 pc). C'est aussi le plus mauvais résultat jamais réalisé par un Président sortant. A titre de comparaison, Valéry Giscard d'Estaing récolta 28,3 pc des voix en 1981 et François Mitterrand 34,09 pc en 1988. Sans surprise, c'est en Corrèze que le leader du RPR réussit son meilleur score départemental (34 pc). Jacques Chirac sauve aussi les meubles à Paris, en Ile-de-France et à Bordeaux, où il dépasse la barre de 20 pc.

Avec 6,89 pc, le leader de l'UDF, François Bayrou, sauve sa peau et assure la survie de son parti. L'ex- `troisième homme´ n'est certes arrivé qu'en quatrième position, mais il peut prétendre jouer un rôle important dans l'avenir. De manière significative, d'ailleurs, c'est lui que Jacques Chirac a reçu en premier lieu à son QG lundi midi. Depuis dimanche soir, il est vrai, les centristes avaient fait des appels du pied en faveur de la nomination de Bayrou à Matignon. Notons également que François Bayrou réalise de jolis scores à Strasbourg (11,5 pc), Lyon (9,5 pc), Amiens (9,4 pc) et Bordeaux (8,1 pc). Le libéral Alain Madelin, en revanche, n'a obtenu que 3,92 pc des suffrages à l'échelle nationale. Même dans les zones traditionnellement de droite et/ou dans les grandes villes, il n'est que très rarement parvenu à dépasser la barre des 5 pc.

4. Les autres enseignements du scrutin.

Avec 5,3 pc des voix, soit près de trois fois moins que ce que lui avaient prédit les sondages les plus optimistes, Jean-Pierre Chevènement a des raisons d'être déçu. Même dans son fief du territoire de Belfort, il est battu par Jean-Marie Le Pen. Le communiste Robert Hue fait encore moins bien: avec 3,41 pc, le PC atteint son plancher historique. Après avoir été privé de la plupart de ses grandes villes (Calais, Dieppe, Evreux, etc.) aux municipales de 2001, le PC a perdu dimanche ses derniers bastions de la ceinture rouge parisienne. Le fait de ne pas voir atteint 5 pc va également être dramatique d'un point de vue financier pour le PC, qui était déjà confronté à un lourd déficit. Son ex-partenaire de la gauche `plurielle´, Noël Mamère, lui, dépasse de justesse les 5 pc: il n'abandonnera donc pas la politique. Les Verts font quelques belles percées, comme à Paris (7,4 pc) ou à Toulouse (8,7 pc), vraisemblablement poussés par l'affaire AZF. Leurs adversaires historiques, les chasseurs, leur donnent la réplique en s'implantant durablement dans de nombreuses régions rurales: la Somme (12 pc pour Jean Saint-Josse), la Lozère (8,3 pc), l'Ardèche (7,6 pc) ou les Hautes-Alpes (7,3 pc).

Bruno Mégret, en revanche, ne peut pas pavoiser. Le succès du FN lui fait ombrage. En outre, même dans ses bastions de Marseille et des Bouches-du-Rhône, Mégret a peiné à dépasser la barre des 5 pc. A l'autre extrême, Arlette Laguiller peut tout autant être déçue: ses 5,79 pc sont loin du score à deux chiffres que lui avaient promis les sondages. Si elle s'est mieux comportée dans le Nord-Pas-de-Calais (aux environs de 8 pc), dans plusieurs villes (Bordeaux, Toulouse, Nantes, etc.), la passionaria trotskiste a même été devancée par son rival de la Ligue communiste révolutionnaire, le jeune postier Olivier Besancenot.

© La Libre Belgique 2002


Chirac jovial vs. Jospin stressé Lionel Jospin aurait-il été victime de son physique, lui que les Guignols ont surnommé `Tristounet 1er´ ? C'est la thèse défendue par René Zayan, professeur d'éthologie à l'UCL. `Si l'on admet que la personnalité et le charisme jouent un rôle majeur dans une élection présidentielle, il était clair que Jospin faisait partie de la catégorie des loosers´, assène-t-il. Et ce d'autant qu'il avait en face de lui deux leaders purs, au sens biologique du terme, c'est-à-dire des personnes qui font montre d'une `autorité naturelle combinée à une sociabilité marquée´. `Les loosers, poursuit l'universitaire, sont ceux qui estiment que seuls les concepts et le langage comptent. Ce sont les Delors, Rocard, Juppé, Balladur et Jospin.´ Ce dernier aurait payé son incapacité à masquer son anxiété naturelle. `Il associe systématiquement une expression de surprise et de peur (yeux écarquillés et sourcils relevés) à une voix trop haut perchée´, observe René Zayan. Une attitude qui contraste avec l'hypersociabilité et l'autorité directe que dégagerait Chirac, sans même parler de Le Pen, qui figurerait en tête des leaders européens les plus naturellement charismatiques, juste derrière De Gaulle... La cohabitation, en montrant tout le temps côte à côte Chirac et Jospin, n'aurait fait que renforcer le handicap du second. `Les qualités et les défauts d'un leader sont exacerbés quand il se retrouve face à un leader rival. La jovialité de Chirac a accentué l'impression que Jospin était ambigu et stressé.´ Les conseillers en communication n'auraient-ils pas pu changer ça? Non, affirme notre interlocuteur, les conseillers jouent sur les représentations politiques; ils ne peuvent pas modifier le répertoire comportemental de base d'un individu. La gauche française ne serait ainsi pas au bout de ses peines puisqu'aucun des successeurs potentiels de Jospin n'aurait cette autorité naturelle qui séduit les foules. Et de conclure: `L'absence de charisme du candidat Jospin a été dommageable pour la démocratie.´ A méditer. (L. R.)

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