C'est un échec pour Le Pen

Le Pen n'est parvenu ni à rallier à sa cause d'autres électorats protestataires, ni à séduire les abstentionnistes d'extrême droite, ni à dévier les électeurs ayant voté pour un candidat démocratique au premier tour. Mais son étiage électoral reste impres

BERNARD DELATTRE

CORRESPONDANT PERMANENT À PARIS

C'est un échec pour Le Pen. Après le premier tour, le candidat du FN avait estimé qu'un résultat sous la barre des 30 pc constituerait une défaite. Quelques jours plus tard, à mesure que s'amplifiait la mobilisation contre lui, il a revu de 5 pc ses ambitions à la baisse. Et dimanche soir, quelques minutes avant que tombent les premières estimations, Jany Le Pen déclarait qu'elle se contenterait de 17 à 18 pc. Finalement, selon les résultats partiels diffusés vers 23 heures, Le Pen a recueilli quelque 17,9 pc des voix. Avec entre 5,5 et 5,9 millions suffrages, selon les estimations, M. Le Pen ne fait pas beaucoup mieux qu'additionner son score du premier tour (4,8 millions de suffrages, 16,8 pc) et celui de son rival du MNR Bruno Mégret (665.000 voix, 2,3 pc).

Si elle a confirmé son assise, l'extrême droite n'est donc parvenue ni à rallier à sa cause d'autres électorats protestataires (l'extrême gauche, les chasseurs, etc.), ni à séduire les quelque 43 pc des sympathisants frontistes (2 millions de votants environ) qui, d'après les sondages, s'étaient abstenus le 21 avril dernier - doutant sans doute des chances des candidats de l'extrême droite -, ni à dévier des électeurs qui, le 21, avaient voté en faveur d'un candidat démocratique.

C'est un motif de désillusion pour le leader du FN. Une des principales raisons de cet échec - outre la mobilisation quasi unanime contre lui - réside sans doute dans le positionnement adopté par M. Le Pen entre les deux tours. Alors que, avant le 21 avril, il avait pris un ton plus populiste qu'extrémiste, après le premier tour, il est revenu à ses fondamentaux. On peut notamment imaginer que ses déclarations incendiaires sur les camps et les trains de clandestins ont joué en sa défaveur.

Cela dit, l'échec de Le Pen doit être relativisé. Comme l'intéressé n'a pas manqué de le souligner, avec un étiage tournant autour de 20 pc, l'extrême droite reste tout de même une des plus grandes familles politiques du pays. En outre, la comparaison avec les précédents résultats de Le Pen témoigne de la progression lente mais constante de son audience. Pour mémoire, avant son record du 21 avril (4,8 millions de voix, 16,8 pc), le FN avait séduit 4,5 millions d'électeurs en 1995 (15 pc) et 4,4 millions en 1988 (14,8 pc). En 15 ans, il a donc gagné un bon million de voix.

Enfin, dans certaines régions, le FN a amélioré son score hier. Dans le Midi, Le Pen a dépassé les 30 pc (Nice), ou les a approchés (Var, Héraut, etc.). Dans le Nord, s'il a perdu des voix par rapport au premier tour dans les grandes villes, dans les villes moyennes (Maubeuge, Calais, Béthune, etc.), le FN a, là aussi, progressé. De dangereuses triangulaires se profilent dès lors pour à l'horizon des législatives.

UNE MOINDRE ABSTENTION

Le taux d'abstention devrait osciller autour des 19 pc. C'est nettement moins que le taux enregistré au premier tour (28,4 pc). Une grosse partie des 11,6 millions de Français qui s'étaient abstenus le 21 avril sont donc allés voter dimanche. C'est un phénomène traditionnel: toutes les élections présidentielles tenues sous la Ve

République (sauf en 1965 et 1969), ont connu un second tour plus couru que le premier. Cette fois, évidemment, le sursaut civique prend un relief particulier, résultat de l'appel de la plupart des formations de l'échiquier politique à faire barrage au candidat de l'extrême droite en votant Chirac.

Le bond de la participation a été défavorable à Le Pen pour deux raisons. Pas sa nature même, d'abord: le nombre de votants étant supérieur, le score du FN a naturellement été dilué. Par la ventilation de cette plus forte participation, ensuite. En effet, elle s'est moins fait sentir dans les zones rurales que dans les villes (Paris, Marseille, Toulouse, Lille, Valenciennes, etc.) qui avaient été le cadre de manifestations anti-lepénistes et dans les régions où le candidat frontiste avait réalisé un bon score le 21 avril (Vaucluse, Var, etc.).

Il ne faudrait pas en déduire, pour autant, que l'on a battu cette année des records de mobilisation pour un second tour. Certes, l'abstention est moindre que celle enregistrée lors du second tour de la présidentielle de 1995 (20,3 pc). Mais elle reste tout de même beaucoup plus élevée que celles ayant caractérisé les seconds tours de 1974 (12,7 pc), 1981 (14,1 pc) et 1988 (15,7 pc) : autant de scrutins dont l'enjeu avait pourtant été nettement moins dramatisé.

A noter enfin que le nombre de bulletins blancs ou nuls devrait s'établir autour du niveau record des 6 pc. C'est près de deux fois plus qu'au premier tour (3,4 pc). Cela correspond, globalement, à l'étiage électoral d'Arlette Laguiller et de Daniel Gluckstein, les deux candidats trotskistes qui, refusant d'appeler à voter Chirac, avaient recommandé à leurs partisans de voter blanc ou nul, et ont donc été suivis.

© La Libre Belgique 2002


Les voix recueillies par les deux candidats, région par région