Israël enflamme les campus parisiens

Coopérer avec les universités israéliennes, est-ce soutenir Sharon et avaliser l'occupation des territoires?Le débat fait rage dans plusieurs universités.Alors que la recrudescence des actes anti juifs n'épargne plus les facultés.

BERNARD DELATTRE
Israël enflamme les campus parisiens
©EPA

CORRESPONDANT PERMANENT À PARIS

Lundi soir place Jussieu, au pied des célèbres tours amiantées de Paris-VI, université qui accueille 30000 étudiants. Le métro est fermé, le quartier bouclé, des CRS en nombre déployés. Deux groupes séparés par une grille se font face. D'un côté, quelques centaines de manifestants rassemblés par l'Union des étudiants juifs de France (UEJF), parmi lesquels le philosophe Alain Finkelkraut, les journalistes Alexandre Adler et Anne Sinclair, les députés Strauss-Kahn (PS) et Lellouche (UMP). Ils brandissent des calicots proclamant que `L'université est universelle´ ou que `L'antisionisme des années 2000 égale l'antisémitisme des années 40´. De l'autre côté, quelques dizaines de militants pro-palestiniens, jeunes et d'origine maghrébine surtout.

`Sharon assassin!´ `Arafat assassin!´. Les slogans volent bas mais sont scandés avec une même excitation. Malgré le froid, les deux groupes se défieront pendant plusieurs heures, dans un climat de tension inédit sur les campus parisiens.

Ce qui a mis le feu aux poudres, c'est l'adoption il y a peu par le conseil d'administration de Paris-VI d'une motion appelant à la non-reconduction de l'accord régissant la coopération universitaire franco-israélienne. Selon le texte, soutenu mardi par la représentante de l'Autorité palestinienne en France Leila Shahid, `l'occupation des territoires rend impossible l'activité d'enseignement supérieur et de recherche de nos collègues palestiniens´. Donc, la poursuite de la coopération universitaire franco-israélienne `constituerait un soutien à la politique actuelle de l'Etat israélien´ et enfreindrait l'article de l'accord d'association UE-Israël portant sur les droits de l'homme.

`Une intifada des campus´

La motion ne se prononce pas stricto sensu pour un boycott d'Israël, une idée d'ailleurs officiellement rejetée par Paris-VI. Ce texte n'en a moins mis le feu aux poudres, et les ONG françaises favorables à un boycott de la `fantomatique´ coopération universitaire bilatérale se sont chargées de l'attiser. Selon elles, `pas un seul conseil d'université israélien n'a formulé en 35 ans d'occupation la moindre motion remettant en cause les violences dont ont été victimes les universités palestiniennes. Même la terrible escalade de ces deux dernières années n'a pas arraché un mot de compassion des autorités universitaires israéliennes´.

Ces arguments ont fait bondir le quai d'Orsay et le ministère de l'Education, qui tous deux ont déploré l'initiative de Paris-VI. Sur le terrain, l'UEJF est montée au créneau, chauffée à blanc par la recrudescence d'actes anti juifs sur les campus -révélatrice à ses yeux de `l'importation en France d'une intifada des campus´. L'UEJF juge notamment la motion de Jussieu indigne car rompant `avec la neutralité politique de l'institution universitaire´ et avec `la tradition intellectuelle et morale de l'Université, qui a pour vocation de favoriser partout dans le monde le dialogue des idées´.

Lundi soir, à la tribune, les intervenants n'ont pas dit autre chose. Sous les vivats, le philosophe Bernard Henri-Levy s'est déclaré `accablé et en colère´. L'ex-ministre de l'Education Jack Lang a fait dire combien les universités israéliennes étaient des `oasis de tolérance, de fraternité et de démocratie´ - `un mensonge grossier´ selon les partisans du boycott. Le maire de Paris Bertrand Delanoë a transmis un message dans lequel il juge le texte incriminé `choquant´. Et l'écrivain Claude Lanzmann a fait rappeler le boycott des commerces juifs dans les années 30.

Les opposants au boycott ont lancé une pétition qui a déjà recueilli 21000 signatures. Mais ils craignent que nombre d'universités parisiennes et de province emboîtent bientôt le pas à Paris-VI. Dès mardi soir, en tout cas, le conseil d'administration de l'université voisine (Paris-VII, 25000 étudiants) a évoqué la question lors d'un conseil d'administration houleux, et qui a joué les prolongations.

© La Libre Belgique 2003