«Une éthique n'est pas une politique»

Retour, politique, sur la saga de la loi belge de compétence dite encore universelle... L'auteur du «Pouvoir enchaîné», Alain Éraly, professeur de sociologie à l'ULB, en dégage les obstinations et incohérences à ses yeux

PAUL PIRET

ENTRETIEN

Retour, politique, sur la saga de la loi belge de compétence dite encore universelle... L'auteur du «Pouvoir enchaîné», Alain Éraly, professeur de sociologie à l'ULB, en dégage les obstinations et incohérences à ses yeux.

Une modification épique juste avant les élections. Déjà une autre juste après. Ce n'était plus une loi, mais une passoire...

Chacun pressentait que la Belgique allait dans le mur. Même le citoyen peu averti comprenait que notre pays ne pouvait s'arroger le droit de juger le monde entier, qu'il était absurde de mettre sur le même pied George Bush et les génocidaires du Rwanda, que la Justice déjà malade n'avait pas les moyens des ambitions que l'on avait pour elle. Quels que soient les exercices aujourd'hui dérisoires de justification, il est clair que ce dossier est un véritable gâchis pour la Belgique. Il laisse une impression à la fois d'obstination et d'incohérence.

De la part de qui, l'obstination?

Ce qui est remarquable ici, c'est l'obstination dont a fait montre le tandem Verhofstadt-Michel. Même si on savait le second peu favorable à la loi.

Pourtant, elle a pu le servir, à ses débuts de ministre des Affaires étrangères.

D'où un double jeu. Il était conscient de l'impraticabilité de la loi, mais elle était incluse dans sa stratégie médiatique. N'oubliez pas le titre de son ouvrage, très peu modeste: «L'axe du bien». Les libéraux ont voulu donner un contenu éthique assez fort à leur libéralisme. À mesure que l'on se rapprochait des élections, il était de plus en plus difficile de remettre la loi ouvertement en cause, sous peine d'érafler cette image éthique - parfois développée, d'ailleurs, avec un certain succès. J'en tire déjà trois conclusions. 1° On peut devenir prisonnier de l'image publique que l'on a soi-même fabriquée. 2° Une éthique n'est pas une politique, elle ne peut pas s'y substituer: au mieux, elle inspire une politique; au pire, elle cache l'absence d'une politique. 3° Quelles que soient les valeurs qui l'inspirent, une politique se juge à son bilan; et ce bilan est négatif.

Louis Michel va-t-il désormais le traîner derrière lui?

Je pense. Lorsqu'il dit à «La Libre» que les changements élargissent sa crédibilité, je tiens ça pour un voeu pieux ou une application de la méthode Coué. Pour expliquer le débat autour de sa personne, il faut inclure la crise en Irak. Les soubresauts actuels en sont un dommage collatéral. Des voix nombreuses qui n'avaient pu se faire entendre, étouffées qu'elles étaient par l'unanimisme - très largement trompeur - qui régnait alors, s'élèvent aujourd'hui pour fustiger les imprudences du gouvernement et son antiaméricanisme de façade. S'ajoute, c'est de bonne guerre, une opposition qui en profite pour se profiler. Louis Michel est confronté aux conséquences logiques de sa stratégie.

Peut-on penser que les dernières péripéties vont le maintenir à son poste, mais aussi l'y forcer à plus de modestie?

Absolument. Le voilà débarrassé d'un boulet - car ce fut un boulet pour lui, dont il aurait mieux valu qu'il scie la chaîne très rapidement. Mais son image est fragilisée. Qui gouverne par l'image doit s'attendre à périr par l'image...

Vous parliez aussi d'incohérence.

Elle tient à la conception même du travail politique. Quand le ministre (je parle de tous les ministres, pas seulement de Louis Michel, mais de lui aussi, et peut-être particulièrement de lui...) finit par réduire ce travail à la gestion médiatique, les positions d'un jour ne sont pas celles du lendemain.

De fait, on dit qu'on ne change pas la loi puis on la change; on dit qu'on la change comme ceci puis on la change comme cela...

Les acteurs se trouvent parfois sous narcose narcissique. En pleine crise irakienne, on a vu une escalade de la pureté qui a conduit par exemple les ministres Michel et Flahaut à annoncer l'interdiction de transit du matériel américain. Les succès médiatiques sont comme le vin: même les grands crus finissent par monter à la tête. Ce qui me navre ici, c'est que cette gestion au jour le jour a fini par détériorer notre image. Or, on continue à colporter une fable: la politique étrangère belge aurait contribué à redorer le blason de la Belgique. Je demande des preuves, car je capte plutôt des éléments en sens inverse.

© La Libre Belgique 2003