Négoce à «Planet Cancun»

Cancun, station balnéaire de rêve pour Américains fortunés, s’est transformée en place forte pour accueillir la cinquième conférence ministérielle de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Vingt mille policiers sont sur le pied de guerre pour encadrer les dix mille délégués de 146 pays dont la mission est claire: préserver une approche multilatérale du commerce mondial et donner un coup de fouet au programme de développement adopté à Doha en 2001. L’enjeu principal concerne le dossier agricole. Le Sud attend un engagement clair des Etats-Unis et de l’Union européenne en vue d’une réduction de leurs subventions. Lisez les portraits de Pascal Lamy, de Robert Zoellick et de José Bové. L'éditorial : Pour un commerce mondial équitable.

OLIVIER MOUTON
Négoce à «Planet Cancun»
©EPA

ENVOYÉ SPÉCIAL À CANCUN

Le long du boulevard Kukulcan, avancée en forme de fer à cheval dans la mer des Caraïbes, les hôtels de luxe brillent de mille feux. Le kitsch est tapageur. Les aquariums ou l'on peut nourrir les requins côtoient des boîtes de nuit aux affiches aguicheuses. On trouve aussi l'incontournable «Hard Rock cafe» orné d'une guitare démesurée, l'inévitable «Planet Hollywood» aux étoiles rutilantes sans oublier les fast food. A Cancun, le tourisme américain est roi. Cette station balnéaire n'a de mexicaine que le nom: c'est un «village global», un lieu aseptisé où l'ennui est interdit. Un paradis pour une réunion ministérielle de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) ? A vrai dire, cela pourrait être un symbole que d'aucuns trouveront déplacé à l'heure où cette institution joue sa crédibilité et tente de convaincre les pays démunis de sa volonté d'oeuvrer au développement de tous.

Standards américains

«Lorsque je suis arrivé à Cancun, il y a quinze ans, c'était encore un village», sourit Raphael Baekeland, consul de Belgique. La silhouette imposante, ce Brugeois, spécialiste en hôtellerie, s'y est installé pour créer son propre business. Désormais, il est responsable de la communication multimedia de nombreux établissements situés dans la zone réservée aux touristes. «Tout, ici, est formaté aux standards américains», confirme-t-il.

«Il y a environ 30.000 lits. C'est le premier site touristique du Mexique et, surtout, le premier lieu par lequel rentrent les devises étrangères». Cancun est une véritable métaphore de la mondialisation. Telle une pieuvre, la ville étend ses tentacules vers la forêt voisine. «Officiellement, il y a un demi-million d'habitants, confie Raphael Baekeland. «Officieusement? Huit cent mille? Un million? Ils sont nombreux à venir ici pour trouver du travail et toucher un salaire parmi les plus élevé du pays». Tout est cher, aussi. Parce que le touriste américain ne recule devant aucun sacrifice et que tous les produits doivent être importés. A part la beauté de la mer et la moiteur étouffante du climat, il n'y a rien, à Cancun.

Doutes sur la sécurité

Quatre jours durant, délégués des 146 Etats-membres de l'OMC, journalistes et représentants d'ONG vont transformer ce théâtre artificiel en une ruche pour tenter de préserver une approche multilatérale du commerce mondial et éviter, notamment, un recours systématique aux accords bilatéraux privilégiés par l'administration Bush. Depuis l'agenda pour le développement adopté à Doha en 2001, des progrès ont certes été réalisés, mais tous les délais ont été dépassés. Le temps presse, si l'on veut atterrir avant le 1er janvier 2005, d'autant que les élections présidentielles aux Etats-Unis freineront le rythme. Pacal Lamy, négociateur européen, et Robert Zoellick, son homologue américain, multiplient les contacts pour dégager des avancées en matière d'agriculture, d'investissement, de services... Le bras de fer est entamé. Sous le regard parfois sceptique des pays en voie de développement. «Nous sommes ici pour obtenir la suppression des subventions ruinant nos producteurs de coton et obtenir des éclaircissements au sujet de l'accord conclu sur les médicaments», expliquent, d'un ton souriant mais ferme, les membres de la délégation du Mali. La Belgique, pour sa part, insiste sur la politique active à mener en faveur d'un commerce équitable.Pour l'anecdote, elle loge en grande partie au... «Fiesta Americana». Fort du souvenir de l'échec de Seattle en 1999, sous la pression des altermondialistes, Cancun a fortement renforcé ses mesures de sécurité, tout en veillant à ce que les forces de l'ordre n'adoptent pas une attitude trop arrogante. Au large, dans la lagune, deux navires patrouillent pour éviter tout assaut venu de la mer. «S'ils ont choisi Cancun, c'est aussi parce que la surveillance de la zone hôtelière est assez facile à assurer», précise le consul de Belgique. «Il n'y a que deux accès. Mais pour être sincère, nous avons eu de nombreuses réunions pour préparer ce sommet et les autorités ne savent pas trop à quoi s'attendre en terme de violences».

Les ONG organisent un contre-sommet pour évoquer les enjeux de fond: libéralisation de l'eau, menaces sur l'environnement, sauvegarde d'une réelle sécurité alimentaire... Désormais, la plupart d'entre elles ont pris conscience de l'importance de l'OMC pour éviter une jungle plus grande encore et ne rejettent plus cette institution en bloc, mais elles réclament une réforme profonde visant à la subordonner à des normes sociales et environnementales.Pour saisir tout le contraste des débats à venir sur l'agriculture, cap sur la maison de la culture de Cancun, un bâtiment défraîchi du centre-ville. 2500 paysans, mexicains pour la plupart, y organisent un forum vindicatif à l'initiative de «Via Campesina». Les slogans vont de l'opposition radicale à la globalisation au sursaut identitaire réclamant... une augmentation des subsides pour défendre les petits producteurs. Rejoints par des milliers d'autres venus de Mexico, ils manifesteront mercredi, sans parcours très précis. «La dernière fois que cela était arrivé à Cancun, il y avait eu des morts», se souvient un chauffeur de taxi.

© La Libre Belgique 2003

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