La présidence a son avenir en ligne

Quel rapport y a-t-il entre une boutique virtuelle et la campagne présidentielle américaine? Aucun a priori, sauf que la librairie en ligne Amazon, un des piliers de la vente en ligne aux Etats-Unis, propose depuis peu aux visiteurs de son site un service qui permet de faire un petit don (entre 5 et 200$) au candidat de leur choix.

VINCENT BRAUN

Quel rapport y a-t-il entre une boutique virtuelle et la campagne présidentielle américaine? Aucun a priori, sauf que la librairie en ligne Amazon, un des piliers de la vente en ligne aux Etats-Unis, propose depuis peu aux visiteurs de son site un service qui permet de faire un petit don (entre 5 et 200$) au candidat de leur choix. «Nous essayons de faciliter les dons de la base pour les candidats à la présidence. Nous faisons en sorte que les gens puissent faire un don aussi facilement qu'ils peuvent acheter le dernier Harry Potter», justifie Amazon sur son site. À ce petit jeu, c'est John Kerry, le sénateur du Massachusetts vainqueur des deux primaires démocrates initiales, qui tient la corde avec quelque 15.000 $ accumulés en une dizaine de jours.

Cette initiative illustre les relations toujours plus intimes entre Internet et politique. Elle tend même à prouver que l'actuelle course à la présidence américaine marque un tournant dans l'usage du réseau mondial par le monde politique. La stratégie interactive des politiques a depuis longtemps dépassé le simple site, minimum minimorum virtuel pour tout parti ou homme politique qui se respecte depuis la précédente campagne présidentielle, en 2000. Petit à petit, la panoplie des cyberoutils se déploie. Pour les experts français du site NetPolitique, qui étudie les rapports entre communication interactive et communication politique, l'impact du Web en campagne n'a rien à voir avec celui de la publicité. Bien sûr, l'Internet permet à des personnalités d'envergure locale de se confectionner une image nationale, mais il est aujourd'hui utilisé davantage pour mobiliser les foules, récolter des fonds, voire carrément organiser la campagne à travers le pays, rapidement, efficacement. À lui seul, le courrier électronique simplifie de manière radicale le bon vieux «mailing» postal.

Ces nouvelles leçons de la communication politique, les candidats à l'investiture démocrate les ont bien apprises des gourous du cybermonde engagés à grands frais pour leur campagne. Howard Dean a lancé sa campagne il y a près d'un an sur le site MeetUp.com (qui met sur pied des groupes de discussion) sous l'impulsion de son directeur de campagne, Joe Trippi, un ancien de la Silicon Valley (berceau californien des technologies numériques), qu'il a finalement congédié après seulement deux primaires. «Ce sont parfois les moyens les plus simples qui ne marchent pas, et les plus complexes qui font un tabac. Les forums, qui organisent des discussions entre internautes autour de thématiques diverses, sont peu efficaces au regard de la débauche d'énergie qu'il faut pour les démarrer, les nourrir, les modérer... Par contre, un système comme le vote swapping (l'échange de votes) mis en place lors des élections de 2000, a bien collé avec le mode de scrutin majoritaire américain: il proposait aux partisans de candidats qui n'avaient plus aucune chance de l'emporter de voter utile en reportant leur suffrage sur l'un des principaux candidats», explique François Heinderyckx, chargé de cours de sociologie de la communication à l'ULB.

Pour autant, l'ancien gouverneur du Vermont n'a pas perdu au change. En se lançant tôt et en choisissant comme thématique de discussion le militantisme autour de sa campagne, il a pu se constituer des comités de soutien à moindre frais et très rapidement dans tous les Etats. «Aujourd'hui le groupe Dean 2004 sur Meetup.com rassemble pas moins de 43.000 personnes qui peuvent être contactées, voire mobilisées, très rapidement pour un coût dérisoire», révèle NetPolitique.

Le général à la retraite Wesley Clark a quant à lui engagé l'un des pionniers des «weblogs» (ou «blogs»), ces pages Internet faciles à créer et prévues pour être actualisées à la manière d'un carnet de bord. Un principe qui fait de ces blogues (en français) des outils interactifs particulièrement bien adaptés pour relater la campagne des candidats par le petit bout de la lorgnette. Tel est l'objet de ces feuillets virtuels: rassembler au jour le jour les impressions, réflexions et autres pensées de leurs auteurs, militants, directeur de campagne... tout en donnant un éclairage décalé, voire intime, sur un événement en cours. Comme l'avaient fait, durant la guerre en Irak, un habitant de Bagdad et les journalistes de la BBC. Une pratique en pleine expansion aux Etat-Unis.

«Le blogue est déjà bien ancré de l'autre côté de l'Atlantique. Certains sont même devenus des références que l'on cite dans la presse. L'idée risque de faire son chemin ici, particulièrement chez ceux qui ont des choses à dire et qui ne trouvent pas de place dans les médias traditionnels, accusés d'être trop conformistes ou consensuels», affirme M. Heinderickx. De fait, les blogues et les contre-blogues des candidats démocrates se répondent avec ferveur.

De là à dire, comme certains, qu'Internet est la nouvelle colonne vertébrale des campagnes électorales, il y a un pas que ne franchit pas François Heinderyckx. «Que l'Internet permette de communiquer et de mobiliser plus rapidement et plus efficacement ne signifie pas que la campagne électorale lui soit complètement soumise. Si le réseau s'arrête pendant trois mois, la campagne ne s'effondre pas pour autant. Soyons prudents. On a précédemment fait l'erreur de croire que le commerce électronique allait renverser la vente au détail traditionnelle. On sait ce qu'il en est advenu».

Quant à envisager une campagne électorale, voire une élection, exclusivement en ligne, c'est pour le moins prématuré. «La plupart des démocraties ont fait des tests, limités il est vrai, notamment là où l'on s'inquiétait d'un taux d'abstention élevé, croyant que si les gens ne vont pas voter c'est parce qu'ils n'ont pas envie de sortir de chez eux. Les résultats ont montré que ça ne changeait pas grand chose à la donne».

© La Libre Belgique 2004