Crimes d'honneur au Kurdistan turc

Kader n'avait que 16 ans. Elle est morte en novembre dernier à l'hôpital de Diyarbakir, au sud-est de la Turquie, des suites des coups de hachette de boucher portés par Ahmet, 20 ans, son frère aîné. «Elle ne voulait jamais sortir d'ici», murmure Saime, leur mère, en montrant une photo de sa fille.

NUKTE V.ORTACQ
Crimes d'honneur au Kurdistan turc
©D.R.

REPORTAGE

DANS LE SUD-EST DE LA TURQUIE

Kader n'avait que 16 ans. Elle est morte en novembre dernier à l'hôpital de Diyarbakir, au sud-est de la Turquie, des suites des coups de hachette de boucher portés par Ahmet, 20 ans, son frère aîné. «Elle ne voulait jamais sortir d'ici», murmure Saime, leur mère, en montrant une photo de sa fille.

Dans le quartier de Surici, le quartier le plus pauvre de Diyarbakir, la plus grande ville du sud-est kurde de la Turquie, on accède à leur maison délabrée par une courette mal entretenue.

La pauvre pièce humide qui abrite toute la famille, qu'un poêle peine à réchauffer, est ornée d'un simple tapis et d'une télévision. C'est dans ce décor déprimant que la jeune fille a vécu.

Kader est tombée enceinte après avoir eu une relation avec un cousin. Le garçon refusant de l'épouser, le conseil de famille décida de laver cette tache sur son honneur et en confia la mission à Ahmet. Celui-ci est aujourd'hui en prison. La justice rendra son verdict le 18 mars.

L'histoire de Kader est malheureusement banale dans ce sud-est anatolien qui, depuis des millénaires, lave son honneur dans le sang des femmes.

Guldunya en est une autre victime. Elle a été attaquée à Istanbul, en pleine rue, par ses deux frères il y a deux semaines. Alors qu'elle était à l'hôpital, ils sont venus l'exécuter d'une balle dans la tête.

La jeune fille était enceinte après avoir été violée par un parent, dans un village de la province de Bitlis. Quand cela se sut, le clan se réunit et décida que seule la mort de la jeune fille pourrait sauver l'honneur de la famille.

Comprenant la situation, Guldunya s'enfuit auprès d'un proche, à Istanbul. Elle demanda l'aide de la police, qui ne fit rien. Se sachant repérée, Guldunya confia son bébé de deux jours, Umut (Espoir) à une famille dont l'identité est cachée. Puis elle attendit la mort.

Ni la famille de Guldunya, ni le chef du clan n'admettent avoir prononcé une sentence de mort contre la jeune fille. Après que les journaux se soient emparés de l'affaire, les villageois ont rapatrié la dépouille de la victime mais ont refusé de lui donner un enterrement religieux.

Les deux frères assassins sont en fuite. S'ils venaient à être arrêtés, ils bénéficieraient probablement des circonstances atténuantes reconnues pour les crimes d'honneur et seraient alors libérés après deux ou trois ans de détention.

Car jusqu'à présent, le code pénal turc accorde de généreuses réductions de peine aux auteurs de ce type de meurtres.

Zulal Erdogan, une avocate de Diyarbakir, pense que la révision en profondeur du code pénal qui devrait être effectuée cette année pourrait abolir ces tolérances. Certains juges n'ont pas attendu l'adoption d'un nouveau texte pour faire preuve d'une démarche exemplaire, en condamnant les responsables de crimes d'honneur à de lourdes peines.

La mobilisation des femmes dans de nombreuses villes turques après la mort de Guldunya devrait accélérer le changement. Plusieurs organisations féminines ont porté plainte contre la police et les responsables de l'hôpital qui n'ont pas protégé Guldunya.

A Diyarbakir, la mobilisation a commencé dès l'an passé.

Ayant compris que seule la mobilisation des femmes pourrait venir à bout de l'horreur, le Centre des Femmes de Diyarbakir, «Kamer», a initié un projet destiné à empêcher ces assassinats d'un autre âge.

Depuis un an, les membres de «Kamer» essayent d'entrer en contact avec les femmes qui, à Diyarbakir, Batman, Urfa, Mardin et Hakkari, sont en danger de mort; 23 femmes ont ainsi été prises en charge dans les refuges de l'association ou ont recommencé leur vie dans une autre ville grâce au soutien du centre.

«Il y a certaines femmes qui sont condamnées à mort par le conseil de famille pour simple désobéissance, explique Akkoç, présidente de «Kamer», parce qu'elles sont allées au cinéma ou chez leur voisin sans demander la permission de sortir.»

Akkoç pense aussi que la vague de suicides enregistrés à Batman il y a deux ans était, en fait, des meurtres d'honneur déguisés.

L'absence de développement économique, malgré la fin de la guerre contre le séparatisme qui a endeuillé la région de 1980 à 1999, ainsi que le chômage croissant freinent l'évolution de la société et laissent le champ libre aux traditions les plus primitives.

Le bel éclairage qui illumine désormais, la nuit, les remparts de Diyarbakir, peine à faire oublier les noires réalités.

© La Libre Belgique 2004