«Les Ukrainiens en ont marre que leur pays ne leur appartienne pas»

Aujourd'hui, Viral Kowal a 45 ans. Elle habite à Kiev depuis 13 ans. Elle a vécu à Bruxelles jusqu'à l'âge de 21 ans. Au terme d'études en communication sociale à l'Ihecs, elle a travaillé pour les Communautés européennes à Berlin, puis dans une école de langues à Londres.

FRANCIS VAN de WOESTYNE

TÉMOIGNAGE

Aujourd'hui, Viral Kowal a 45 ans. Elle habite à Kiev depuis 13 ans. Elle a vécu à Bruxelles jusqu'à l'âge de 21 ans. Au terme d'études en communication sociale à l'Ihecs, elle a travaillé pour les Communautés européennes à Berlin, puis dans une école de langues à Londres. Mais lorsque l'Ukraine a accédé à l'indépendance, voici 14 ans, elle n'a pas résisté longtemps à l'appel de la mère patrie, celle dont sa famille avait été privée depuis que son père, Omelan, avait choisi l'exil, fuyant la dictature soviétique. A l'époque, il avait trouvé dans la capitale belge l'accueil, le réconfort et la liberté de pensée dont il avait été privé en Ukraine. Toute la famille Kowal a toujours vécu dans l'espoir de retrouver une Ukraine libre. Etudiante, fin des années 70, Vira caressait déjà le rêve, fou à l'époque, de voir l'empire soviétique se morceler.

On l'écoutait, alors, se lancer dans des prédictions politiques que ses amis et professeurs balayaient d'un haussement d'épaules.

Depuis quatre jours, Vira ne dort pratiquement plus. Armée de son bandeau orange, signe de ralliement des partisans de Viktor Iouchtchenko, elle va et vient dans les rues de Kiev où se sont rassemblées des centaines de milliers de personnes, venues de tous les coins de l'Ukraine. L'orange domine même si, dans certains quartiers, certains arborent des écharpes blanches et bleues, les couleurs de l'autre Viktor, Ianoukovitch, l'ami des Russes. «Pour l'instant, il n'y a pas de confrontation. On essaye de dialoguer, de les persuader qu'ils font fausse route, que Ianoukovitch est un bandit. Si, si, un véritable bandit. Il y a eu des scandales que le pouvoir a étouffés. Des journalistes ont été assassinés, comme Gongadze. Mais les enquêtes sont nulles.» Pour Vira Kowal, Ianoukovitch et ses amis n'ont amené que le malheur. La corruption, dit-elle, a touché tous les membres de son clan: ils ont vendu les bijoux de l'Ukraine, des sociétés entières sont passées aux mains des Russes. «À présent, les Ukrainiens en ont marre que leur pays ne leur appartienne pas.»

Envoyés dans le Sud pour surveiller le déroulement des élections, Vira et ses amis ont été les témoins de manoeuvres d'intimidation. «Nous sommes allés à Pereyasla-Khmelnytsky. Là-bas, les gens vivent dans un véritable climat de terreur, surveillés en permanence par les hommes de Ianoukovitch. Dans un des bureaux de vote que j'ai visités, les soldats devaient remettre leur bulletin de participation à leur supérieur. Avant d'entrer dans ce qui sert d'isoloir, l'officier leur disait: tu sais très bien pour qui tu dois voter, ne fais pas de bêtise, tu seras peut-être un jour Premier ministre... Tout cela était dit sur le ton de la plaisanterie mais la pression était claire et l'inquiétude se lisait dans le regard des soldats.»

Dans les rues de Kiev, les étudiants sont partout. Deux universités sont déjà en grève. Ils semblent constituer la première force d'un mouvement qui, assure Vira Kowal, ne peut que croître: «Le peuple a choisi. La conscience nationale est en train de grimper et de gagner du terrain. L'Ukraine a besoin de Iouchtchenko comme Président et de Ioulia Timochenko comme Premier ministre. La Russie, elle, a tout à perdre, c'est pour cela qu'elle exerce tant de pression.» Comme il y a 25 ans, lorsqu'elle prédisait la fin de l'empire soviétique, Vira annonce que les communistes vont battre en retraite. Elle compte sur ses amis, sur l'Occident... et sur l'archange Saint-Michel, protecteur de Kiev, pour que ses voeux se réalisent.

© La Libre Belgique 2004

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