Le «rêve européen» d'Orhan Pamuk

Orhan Pamuk est l'un des plus grands écrivains turc contemporain. Cinq de ses ouvrages ont été traduits en français. «Neige» et «Istanbul», deux de ses derniers livres, seront publiés prochainement. Fortement engagé dans les mouvements démocratiques turcs, il fait entendre une voix sans compromissions.

Le «rêve européen» d'Orhan Pamuk
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NÜKTE V.ORTACQ

CORRESPONDANTE À ISTANBUL

Orhan Pamuk est l'un des plus grands écrivains turc contemporain. Cinq de ses ouvrages ont été traduits en français comme «Mon nom est Rouge» et «Le Château Blanc». «Neige» et «Istanbul», deux de ses derniers livres, seront publiés prochainement. Fortement engagé dans les mouvements démocratiques turcs, il fait entendre une voix sans compromissions.

Quelles sont les effets sur la Turquie du processus d'intégration dans l'UE?

Le pays devient un véritable Etat de droit. Grâce à ce processus, la Turquie fait des pas importants sur la voie de la démocratisation. Le spectre des coups d'Etats militaires ou celui d'un régime islamiste s'en trouve éloigné. Nous nous libérons progressivement du complexe d'infériorité entraîné par la chute de l'Empire Ottoman. C'est comme le rêve napoléonien que j'ai découvert dans les romans de Stendhal. Grâce à ce rêve, un peuple change par sa propre volonté.

L'Union européenne désigne aux Kurdes, aux Alévis et aux minorités la place qui leur revient dans la société. C'est pour cela que je veux que le processus d'intégration se poursuive.

Peut-on peut dire que les forces démocratiques expriment leurs souhaits avec plus de force?

C'est vrai, de nombreuses choses tues commencent à faire surface. On parle peu à peu de la question arménienne. Il y a eu toujours des gens courageux pour en raviver la mémoire, mais ceux qui le faisaient par le passé étaient attaqués violemment. Le rêve européen provoque une transformation qu'aucune révolution dans ce pays n'a pu réaliser.

L'Union est-elle consciente de l'ampleur de ce changement?

Je souhaite que ceux qui tracent aujourd'hui la destinée de l'Europe, qu'ils soient conservateurs ou amis de la Turquie, distraits par leurs querelles internes et politiques, ne passent pas à côté de cette transmutation dont ils sont à l'origine. L'Union ne comprend pas que son désir joue un rôle transformateur que n'a eu aucun autre événement historique.

De nombreux Européens sont contre l'entrée de la Turquie. Pourquoi?

L'homme de la rue ne se soucie guère du rôle que peut avoir l'Union pour la démocratisation de la Turquie. Eux, ce qu'ils refusent surtout, c'est de faire rentrer des musulmans dans leur civilisation. Je comprends cela. Pour eux, les représentations des musulmans, des Turcs et des immigrés se sont superposées.

N'y a-t-il pas aussi des résistances en Turquie?

Bien sûr. Près de 20pc de la population turque s'oppose à ce changement. Certains sont animés par une colère nationaliste. D'autres préfèrent vivre sur la rente que leur procure l'Etat. Il y a aussi ceux qui souhaitent que les Kurdes et les Alévis restent à la périphérie de la société. Lorsque l'UE commencera à traiter avec nous sur une base égale, la population pourra se débarrasser de ses sentiments nationalistes.

Les pourparlers d'adhésion ne risquent-ils pas de voir se développer le courant nationaliste?

Tout est possible. Dans cette période de réformes, les négociations vont durcir, les réactions nationalistes peuvent se faire plus fortes. Mais je ne suis pas trop pessimiste. Pendant cette période la croissance économique va certainement progresser et les réactions, s'émousser.

Trouvez-vous normal que l'UE impose à la Turquie des conditions particulières?

Non, parce que pour moi, ce qui est important, plus que l'adhésion elle-même, c'est le chemin qui y conduit. Je sais que certains en Turquie ont l'espoir de pouvoir se glisser par la porte sans faire de réformes. Je suis aussi conscient du fait que certains politiciens européens rusés, souhaitant l'exclusion de la Turquie, se cachent derrière ces conditions sans cesse renouvelées. Tant que ces exigences ne bloquent pas l'accès de la Turquie, je n'ai rien à redire. C'est à nous de les convaincre.

Jacques Chirac, a déclaré en parlant des Turcs, «nous sommes tous des enfants de Byzance». Que pensez-vous de cela?

Ce sont des paroles prononcées de bonne foi. La meilleure réponse est certainement l'ouvrage de Fuad Koprulu, le père de la turcologie en Turquie. Pour lui, notre pays résulte de la fusion des gens venant d'Asie Centrale avec les Byzantins.

© La Libre Belgique 2004

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