L'heure de la revanche russe à Berlin

Après la mort de millions de civils russes tués dans les combats et les atrocités nazies, mais aussi une guerre féroce de propagande, les civils de Berlin avaient tout à craindre en avril 1945 du dernier assaut soviétique sur la capitale du Reich. Ce fut en effet une orgie d'exécutions, de destructions et de viols.

L'heure de la revanche russe à Berlin
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Belga

Après la mort de millions de civils russes tués dans les combats et les atrocités nazies, mais aussi une guerre féroce de propagande, les civils de Berlin avaient tout à craindre en avril 1945 du dernier assaut soviétique sur la capitale du Reich. Ce fut en effet une orgie d'exécutions, de destructions et de viols.

«Les soldats n'oublieront pas les mères de Léningrad traînant leurs enfants morts sur des luges. Pour les tortures de Léningrad (ndlr, assiégée pendant près de 900 jours par les nazis), Berlin n'a pas encore payé », avait prévenu en janvier 1945 Ilya Ehrenbourg, écrivain soviétique dans Krasnaïa Svezda, organe de l'armée soviétique.

La prise de Berlin quartier par quartier s'achève avec la prise du Reichstag le 30 avril, les combats finissant le 2 mai: alors que 70.000 soldats de la garnison se rendent aux Russes, sans savoir s'ils vont survivre, 125.000 Berlinois ont perdu la vie dans les derniers combats pour leur ville, selon le magazine Der Spiegel. 110.000 viols de femmes -y compris des Soviétiques condamnées au travail forcé--, ont été commis, parfois devant leurs enfants dans la capitale en ruine par des soldats et miliciens soviétiques ivres, selon des estimations historiques. Nombre de Russes indisciplinés volent, pillent, incendient.

Les nazis avaient mis en garde depuis des années contre «les bolchéviques » «juifs » et «fils de la steppe commandés par des sous-hommes fanatisés » qu'il fallait éliminer avant qu'ils vous éliminent. Sous le nom «Rotmord ( »Meurtre rouge »), un tract de l'armée allemande en 1945 appelait à rester sans merci: «ce ne sont plus des hommes mais des monstres abrutis ».

En réponse, un tract célèbre d'Ehrenbourg --qu'Hitler nommait en 1945 «le juif maison de Staline »-- portait l'injonction claire de l'Agitprop stalinienne: «Tue »: «Tue l'Allemand, réclame la vieille mère, tue l'Allemand, te prie l'enfant (...) Rien ne met plus en joie que les cadavres allemands ».

Dans d'autres, il écrit: «la poitrine de l'Allemand attend le plomb » ou encore «Casse par la violence la morgue raciale des femmes allemandes. Prenez-les comme butins légitimes ». L'Armée rouge avait lancé pourtant un appel aux Berlinois: «les soldats de l'URSS n'arrivent pas en ennemis (...) Berlinois, soyez braves, attaquez les tortionnaires du peuple allemand, sauvez ce qui nous reste encore (...) Mort aux espions, morts à tous ceux qui prolongent la guerre ».

Appel accompagné de conseils: «enfermez-vous dans vos immeubles », «empêchez que vos logements soient des nids de résistance des nazis », «défendez vos maisons mais contre Hitler », «empêchez vos enfants d'aller à l'abattoir ». Rien ne rassurera la plupart des Berlinois: ils fuient et «capitulent dès qu'ils aperçoivent de loin nos troupes », affirme un rapport militaire russe qui reconnaît «un problème dû à la considérable indiscipline de nos soldats », particulièrement «vis-à-vis des femmes allemandes ». Nombre de femmes se suicideront, de même que des nazis aux abois.

Des résistants antinazis ou anciens communistes tendant leur ancien livret du parti iront au devant des Russes. Nombre d'entre eux seront exécutés, rapporte l'historien britannique Antony Beevor, dans son livre «Berlin 1945, la fin ». L'historien décrit des scènes sadiques comme celle de ces soldats russes obligeant un SS à jouer pendant seize heures au piano avant de l'exécuter. Pour beaucoup d'Allemands, le souvenir des cruautés de l'Armée rouge, en maintenant vivante l'image effrayante du bolchévique, a permis de refouler des sentiments de culpabilité.

Alors que le sujet est resté tabou en RDA sous domination soviétique, le stéréotype du Russe «cruel, retardé, avide de conquête » sera observé dans des enquêtes sur le langage des lycéens encore en 1966 en Allemagne de l'Ouest.