Confrontation de principes

Karin Tshidimba

Après une première condamnation explicite des entraves faites à la liberté de la presse, Reporters sans frontières (RSF) a publié jeudi un second communiqué «appelant au calme et à la raison.» Revirement? «Nous n'avons pas changé de position, soutient Annabelle Arki, responsable du bureau Europe et ex-URSS de RSF. Au contraire, nous nous montrons extrêmement inquiets et choqués de la montée des tensions et des menaces qui pèsent sur les journalistes et les citoyens. Nous nous montrons solidaires des journalistes limogés et menacés. Inquiets et choqués par cet amalgame entre histoire de presse et histoire politique qui devient crise diplomatique.»

Rappelant deux précédents communiqués (publiés en octobre et janvier) concernant des menaces faites à des journalistes, RSF s'inscrit dans la «droite ligne de (sa) défense des principes fondamentaux de la liberté de la presse».

«Les menaces et sanctions contre les journalistes et citoyens français et danois sont intolérables. Même si nous avons tenu à distinguer dans nos communiqués la réaction au limogeage du patron de France Soir, de notre appel au calme et à la raison. Cette décision inappropriée et absurde ne fera que radicaliser les tensions et cela peut créer un précédent dangereux» conclut-elle.

François Heinderyckx, professeur de sociologie des médias à l'ULB, se réjouit que RSF recherche l'apaisement après «un premier communiqué incendiaire» qu'il resitue dans le contexte d' «escalade verbale» générée par des réactions «prévisibles» lorsque, comme dans cette affaire, «on en vient à confronter des principes incompatibles, de l'ordre du symbolique et de l'idéologique».

Comme Annabelle Arki, le professeur Heinderyckx distingue deux affaires liées en ce qu'elles concernent toutes deux la liberté de la presse. L'affaire secondaire est le limogeage du directeur de «France Soir», à ses yeux «nouvelle démonstration que l'indépendance éditoriale d'une rédaction par rapport à son propriétaire est souvent malmenée. La multiplication de ces incidents doit prêter à débat. Et ceux qui s'offensent des pressions faites par la communauté musulmane sur les journalistes devraient aussi s'intéresser aux pressions économiques et autres faites aux journalistes.»

S'il laisse le «bénéfice du doute» au journal danois concernant sa «maladresse initiale», François Heinderyckx, en revanche, ne peut s'empêcher de «penser que ceux qui se sont empressés de crier au scandale, savaient que cela emballerait le débat. Il ne faut pas minimiser le fait que certains mouvements peuvent avoir intérêt à donner plus d'ampleur aux tensions entre communautés. Lorsque le calme sera revenu, il sera bon de s'interroger pour savoir pourquoi?» Surtout dans un débat où les modérés sont assurément les plus gênés par cette image d'un islam violent et intolérant à nouveau mise en avant. «On a marqué les principes, maintenant il faudrait peut-être arrêter les choses là.»

Enfin, M. Heinderyckx fait le rapprochement avec l'affiche parodique de la dernière Cène, jugée offensante par la Conférence des Evêques et note que «ce sont toujours les autres, soi-disant, qui ont le blasphème facile mais si l'affiche n'avait pas été supprimée, peut-être y aurait-il eu çà et là quelques réactions violentes aussi...»

© La Libre Belgique 2006