La France commence à bouillonner

BERNARD DELATTRE

CORRESPONDANT PERMANENT À PARIS

L'affaire des caricatures anti-musulmanes publiées mercredi par «France Soir» a fait sa première victime. Le président directeur de ce journal, le Belge Jacques Lefranc, a été spectaculairement révoqué jeudi par le propriétaire du titre, l'homme d'affaires franco-égyptien Raymond Lakah, qui a voulu par ce geste poser «un signe fort de respect des croyances et des convictions intimes de chaque individu» et a présenté ses «regrets auprès de toute la communauté musulmane et de toutes les personnes ayant été choquées ou indignées par cette parution».

Jacques Lefranc a jugé cette révocation «contestable sur la forme et sur le fond». La rédaction de «France Soir» refuse de s'associer aux excuses de son propriétaire et estime avoir «agi en responsabilité» dans la couverture de cette affaire, qu'elle assume «pleinement». Plusieurs partis ont fustigé la sanction. Avec des nuances, toutefois. Les formations flirtant chroniquement avec l'islamophobie (les souverainistes de Philippe de Villiers, singulièrement) ou historiquement en pointe sur le thème de la laïcité (le PS et l'UMP) ont dit leur «inquiétude» face à ce qu'ils considèrent comme une atteinte à la liberté d'expression. A l'UDF centriste, en revanche, des dirigeants ont certes réitéré leur attachement à cette liberté mais aussi appelé à «éviter de blesser des sensibilités» ou dit comprendre «que de bonne foi, des croyants aient pu être heurtés».

Dans les médias, la solidarité -ou le corporatisme, selon le point de vue- joue à plein. Des titres diffusent désormais ces caricatures sur leur site Internet. «Libération» et «Charlie Hebdo» (ce dernier déjà pris à partie en 2002 pour une caricature de Mahomet) ont annoncé qu'ils les publieraient prochainement. Dans «Le Monde» de jeudi soir, Plantu a lui-même caricaturé Mahomet en Une. Et divers grands éditorialistes sont montés aux barricades pour défendre la loi séculaire ayant supprimé le délit de blasphème.

L'ordre public menacé?

Ce tir groupé n'a pas convaincu le camp adverse. Le Mouvement contre le racisme (Mrap) a dit sa

«consternation devant cette inquiétante provocation» et considéré qu' «il est des moments et des contextes où la prudence et la vigilance s'imposent à tous» dans l'usage de la liberté d'expression. «Trop c'est trop!», a renchéri Laj Thami Breeze, le leader de l'association musulmane radicale UOIF, pour qui «on n'est plus dans la critique ni même dans l'humour», mais dans «l'insulte». Dalil Boubakeur, le très modéré recteur de la Grande mosquée de Paris, par ailleurs proche de Jacques Chirac, s'est indigné qu' «une fois de plus, la communauté musulmane (soit) mise à l'index» par des dessins relevant selon lui de la «diffamation», puisqu'assimilant l'islam à «une religion terroriste». Nous avons «droit au respect», a-t-il asséné. La communauté musulmane a reçu le soutien ostensible du grand rabbin Joseph Sitruk, qui a dit «partager» sa colère. A ses yeux, «on ne gagne rien à rabaisser les religions, à les humilier. Le droit à la satire n'est pas sans limite; il s'arrête dès qu'il est une provocation ou un mépris de l'autre». Les musulmans de France semblent en majorité choqués, si on en juge aux premiers témoignages d'effarement et de tristesse recueillis par les médias auprès des habitants maghrébins des quartiers populaires et des banlieues. Et Dalil Boubakeur, déjà, a mis en garde contre «les réactions et les conséquences pour l'ordre public» de ces «actes irresponsables».

© La Libre Belgique 2006