Pour la liberté, mais ne pas envenimer la situation

La grande majorité des journaux européens s’est prononcée vendredi en faveur de la liberté de la presse dans l’affaire de la publication des caricatures de Mahomet, mais certains, comme le Financial Times, font valoir que ces dessins mettent de l’huile sur le feu.

Pour la liberté, mais ne pas envenimer la situation
©D.R.
AFP

La grande majorité des journaux européens s’est prononcée vendredi en faveur de la liberté de la presse dans l’affaire de la publication des caricatures de Mahomet, mais certains, comme le Financial Times, font valoir que ces dessins mettent de l’huile sur le feu.

Pour ce quotidien britannique, qui redoute «une nouvelle affaire Rushdie, mais cette fois au carré», la nouvelle publication des dessins est «stupide».

Cette controverse est devenue «une traînée de poudre» après l’initiative de plusieurs titres européens de republier les caricatures. «La liberté d’expression (...) est l’une de nos plus inestimables libertés. Mais elle n’est pas absolue : elle n’inclurait pas, par exemple, le droit de crier 'Au feu !' dans un théâtre bondé», ajoute le Financial Times.

The Independent abonde dans le même sens : «les décisions les plus difficiles ne sont pas entre ce qui est bon ou mauvais, mais entre des droits rivaux».

«Il y a le droit de prendre la plume sans être censuré. Mais il y a aussi le droit des gens de vivre dans une société pluraliste et laïque sans se sentir exclus, menacés et quotidiennement moqués, comme c’est le cas de nombreux musulmans. Elever un droit au-dessus d’un autre est la marque du fanatisme», écrit-il.

Le Figaro (France) met lui aussi un bémol à la liberté de la presse en assurant que «l’autocensure peut se révéler nécessaire» car «ce que la loi autorise, la conscience l’interdit parfois». «On peut aussi faire un mauvais usage de la liberté de la presse.»

Un caricaturiste de La Tribune de Genève va dans le même sens en critiquant le dessin sur lequel le turban de Mahomet cache une bombe : «dans cette image, trois outrages : aux lois religieuse, humoristique et éthique».

En France, où la publication par France-Soir des caricatures du journal danois Jyllands-Posten a suscité «une onde de choc», Libération a publié vendredi deux des douze caricatures : «le choix qui a été fait dans le quotidien d’aujourd’hui répond avant tout au souci de comprendre et de réaffirmer un principe et des valeurs, qui, dans cette crise démesurée par rapport à l’objet du débat, nous semblent mis à mal», explique le journal qui a cependant écarté «la plus caricaturale des caricatures, celle qui montre un Mahomet affublé d’un turban en forme de bombe, faisant l’amalgame inadmissible entre tous les musulmans et les terroristes. »

Plusieurs quotidiens européens critiquent la tiédeur des réactions en faveur de la liberté de la presse.

El Mundo (Espagne) déplore les réponses jugées complaisantes de certaines démocraties européennes à la «réaction furibonde» des pays arabes.

Die Welt (Allemagne) s’érige en défenseur de la liberté de la presse et critique l’absence de mobilisation. «La réaction de l’Europe au chantage dont fait l’objet le Danemark en raison de la publication dans un journal des caricatures de Mahomet est étonnamment tiède».

«Qu’est devenue la large solidarité des écrivains et des éditeurs de journaux qui serait pour l’occasion appropriée ?», s’interroge-t-il, notant que «les intellectuels (...) restent étrangement calmes». «La haine de soi des Occidentaux va-t-elle si loin que presque personne ne s’agite quand des droits fondamentaux sont menacés ?». «L’islam ne sera civilisé que lorsqu’il y aura autant de blagues sur Mahomet que sur Jésus, Moïse ou Bouddha».

Pour Hospodarske Noviny (République tchèque), «renoncer à la liberté de la parole veut dire se priver d’une dimension sans laquelle la vie humaine est plate et vide. L’une des plus grandes malédictions qui peuvent frapper l’homme, c’est la perte du sens d’humour».

En Autriche, Der Standard (gauche) regrette que la présidence autrichienne de l’UE n’ait «à aucun moment depuis le début de la crise, fait référence à la liberté de la presse».

De Staandard (Belgique), qui a opté pour la publication des caricatures, souligne qu’elles «ont touché des millions de personnes dans ce qu’elles ont de plus cher». «Ce n’est pas une action qu’un journal doit utiliser à la légère», poursuit-il, estimant pourtant que la «liberté d’opinion est depuis le Siècle des lumières une des pierres angulaires de la société occidentale».

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